La Seconde Guerre Mondiale
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Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides

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eddy marz
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MessageSujet: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Lun 02 Juin 2008, 8:47 pm

Bonsoir à tous;

Situé aux confins de la Pologne orientale, sur la frontière Ukrainienne (près de Rawa-Russka et de Lvov), le centre d’extermination de Belzec – première installation de son genre – fut conçu comme « laboratoire ». Il s’agissait, tout en accomplissant la besogne, non seulement d’expérimenter les meilleures techniques d’assassinat par gaz Co2, mais également de déterminer un fonctionnement formel, une « routine » idéale, pour mener les Aktionen à bien. Il convenait d’évaluer les capacités des chambres par rapport aux transports ; le nombre de transports par jours ou par semaines (le camp ne prévoyant aucun « hébergement » de déportés, mis à part ceux épargnés pour travailler quelques jours ou quelques heures) ; le ravitaillement en essence ; parer aux inconvénients climatiques etc. Par la suite, les deux autres centres de l’Aktion Reinhard, Sobibor et Treblinka, furent construits selon les résultats obtenus.

Une des conditions primordiales pour l’exécution de l’opération était, bien entendu, la discrétion la plus totale. À cette fin, les SS choisirent délibérément une région marécageuse et fortement boisée près du petit village de Belzec, le long de la ligne ferroviaire Lublin-Lvov, pour y construire le centre ; en octobre 1941. Basé au pied (réception) et au centre (extermination) d’une colline, le camp (camouflé par des clôtures en fil de fer entrelacées de feuillages) s’élevait le long d’un embranchement, à 400 mètres de la gare du village de Belzec, et à 50 mètres de la voie ferrée principale.

Bien entendu, les repérages pratiqués par les SS (avant construction), la construction, les premiers convois, le remue-ménage général, et les odeurs de décomposition et de chairs brûlées ne passèrent pas inaperçus. De loin, beaucoup de témoins « virent » ou « entendirent » quelque chose : des hommes ou des femmes nus, des feux de nuit, des trains vides, des gens qui semblaient se volatiliser dès leur arrivée… mais aucun ne vit réellement ce qui se passait…

Compte tenu des énormes effectifs de la Wehrmacht constamment cantonnés dans le Generalgouvernement ou le traversant en route vers le front de l’Est, il est impossible que les soldats allemands n’aient pas remarqué, ou été au courant, de la liquidation des ghettos (1942) qui se déroulait dans un climat extrêmement bruyant et violent, ou des transports permanents de Juifs vers des destinations « inconnues » au sujet desquelles circulaient les rumeurs les plus folles…

Parmi les nombreux témoignages de témoins « occasionnels », celui de Wilhelm Cornides, sous-officier de la Wehrmacht, est un des plus parlant, et dérangeant. Il nous offre une image assez juste de ce qu’un passant aurait pu constater mais, plus encore, un aperçu des mentalités ambiantes, et de l’inconcevable inertie (voire assentiment) entourant la Solution Finale :

Le 30 août 1942, Wilhelm Cornides partit en train de Rzeszow en direction de Cholm. Dans son journal, il nota qu’avant son départ, un policier de Rzeszow lui avait déclaré qu’une « plaque de marbre à lettres d’or serait érigée le 1er septembre car la ville serait vidée de ses juifs ». Le policier ajouta que des trains remplis de Juifs « passent pratiquement tous les jours à travers les parcs d’aiguillages, sont immédiatement expédiés, et reviennent nettoyés, souvent le soir même ».

Cornides prit ensuite un train de passager normal de Rzeszow à Cholm, arrivant à Rawa-Russka, le 31 août, il y passe la nuit à la « Maison d’Allemagne ». Le lendemain matin, il revint à la gare pour réembarquer et continuer son voyage lorsqu’il assista à l’arrivée, sur une autre voie, d’un train de déportés… il décrit les mains tendues hors des wagons à bestiaux, les cris, les prières pour boire…

« Je parlais avec le policier de service à la gare. Lorsque je lui demandais d’où venaient ces Juifs, il répondit que c’étaient probablement les ‘derniers’ de Lvov, et que cela faisait cinq semaines que ça durait sans interruption. […] Je lui demandais s’ils allaient loin, il répondit : ‘À Belzec’. Et puis ? ‘Poison’. Je demandais : ‘Gaz ?’ Il haussa les épaules puis dit simplement : ‘Au début il les fusillaient, je crois’.

Cornides embarqua sur le train de l’après-midi pour Cholm. Les choses qu’il apprit pendant son voyage furent tellement extraordinaires qu’il fit trois entrées séparées dans son journal en l’espace d’une heure ; la première à 17h30 :

« En embarquant à 16h40, un transport vide venait d’arriver. J’ai longé le train deux fois et compté 56 wagons. Sur les portes, des chiffres étaient marqués à la craie : 60, 70, une fois 90, parfois 40 – évidemment le nombre de Juifs. […] Dans mon compartiment, j’ai parlé avec la femme d’un policier des chemins de fer. Elle dit que ces transports sont journaliers, contenant parfois même des Juifs Allemands. Hier, les corps de six enfants furent découverts le long de la voie. Cette femme pense que ce sont les Juifs eux-mêmes qui les tuèrent – mais ils ont certainement dû succomber au voyage. […] Le policier des chemins de fer qui escortait le train nous rejoignit dans notre compartiment. Il confirma les dires de la femme concernant les cadavres des enfants. Je lui demandais : ‘Est-ce que les Juifs comprennent ce qui leur arrive ?’ La femme répondit : ‘Ceux qui viennent de loin ne comprennent rien, mais ici, dans les environs, ils le savent. Ils tentent de fuir lorsqu’ils voient quelqu’un débarquer’. […] Le policier remarqua que ‘dans la paperasse ferroviaire, ces trains étaient annotés sous le nom de Trains de Relogement’… »

« Le camp de Belzec est, paraît-il, à même la voie ferrée ; et la femme a promis de me le montrer lorsque nous passerons devant. […] 18h20. Nous avons dépassé Belzec. Avant, nous avons traversé une grande forêt de conifères. Puis la femme s’est exclamée : ‘le voilà !’ On pouvait distinguer une haute haie de conifères ».

« Une forte odeur douceâtre envahissait l’atmosphère. ‘Mais, ils puent déjà’ dit la femme. ‘Sottises, ce n’est que le gaz’ répondit le policier en riant. Entre temps nous avons continué d’avancer sur 200 mètres – l’odeur douceâtre se transforma en une forte odeur de brûlé. ‘C’est le crématoire’ dit le policier. À quelques mètres, la haie s’arrêta. Devant, je vis une maison de garde avec un panneau SS. Une double voie menait dans le camp. Une des voies partait de la voie principale, la seconde courait du camp par-dessus une plaque tournante et vers une série de hangars à environ 250 mètres. Un train était parqué sur la plaque tournante. Plusieurs Juifs tentaient de la faire tourner sous la surveillance de gardes SS armés. Un des hangars était ouvert, et on pouvait très nettement distinguer qu’il était rempli jusqu’au plafond de ballots de vêtements. Tandis que nous continuions d’avancer, je regardais en arrière. La haie était trop élevée pour apercevoir quoi que ce soit. La femme dit que parfois, en passant, on voyait la fumée qui s’élevait du camp, mais je n’ai rien vu de tel. D’après mon estimation, le camp mesure environ 800 par 400 mètres. » (en réalité, environ 265 x 275).


La gare du village de Belzec (photo années 40)

Source :

Gilbert, Martin. « Final Journey : The Fate of the Jews in Nazi Germany » New York: Mayflower Books, 1979

Eddy
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Dernière édition par eddy marz le Ven 13 Juin 2008, 8:47 am, édité 2 fois
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Carsomyr
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 1:40 pm

bonjour Eddy,

Merci pour ce témoingnage. Cela m'a fait froid dans le dos. Cela renforce mon hypothèse. Pour moi, il est impossible que les populations ou autorités (force d'occupation comprise) locales ignoraient tant la présence des camps, que les éliminations des personnes de confessions juives.

Pour tuer massivement, les SS avaient recourt à des stratagènes des plus farfellu pour couvrir les cris des pauvres malheureux. Je me souviens dans le film documentaire de Claude Lanzmann, Sobibor, un survivant racontait que les SS faisaient crié des volailles de bassecour pour que les cris des déportés se mèlent à celui des animaux. C'est horrible quand on y repense.

A++
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eddy marz
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 2:17 pm

Salut Carsomyr;

"les SS faisaient crié des volailles de bassecour pour que les cris des déportés se mèlent à celui des animaux."

Oui, moi aussi il me semble avoir entendu une histoire de ce genre. Ce qu'il faut savoir, c'est que durant l'Aktion Reinhard (un peu comme pour les Einsatzgruppen, ou chaque commandant finit par adopter ses propres méthodes en les adaptants aux contextes spécifiques de leurs actions), les commandants de centres d'extermination avaient recours à des stratagèmes et méthodes de déception souvent très "artisanales", mettant à profit la géographie des lieux (endroit élevé, marécageux, forestier), la population environnante (ou tout le monde fonctionne d'une manière ou d'une autre dans la combine), ainsi que les petites entreprises locales... En réalité (comme pour tous les crimes nazis), tous ceux qui participent "savent". Et tous "savent que c'est un secret"... Donc personne n'en parle, même pas à un collègue dans le crime. C'est justement pour pouvoir parler du secret sans en parler que les euphémismes tels que : Solution Finale, Relogement à l'Est, Traitement spécial, commando spécial... etc. furent inventés.

Eddy

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Carsomyr
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 2:39 pm

salut Eddy,

Il y a quelque chose que j'ai du mal à saisir quand tu dis :
Citation:
les commandants de centres d'extermination avaient recours à des stratagèmes et méthodes de déception souvent très "artisanales", mettant à profit (..) la population environnante (ou tout le monde fonctionne d'une manière ou d'une autre dans la combine), ainsi que les petites entreprises locales.
Tu aurais un exemple à donner ? J'ai un peu de mal à saisir. Je te remercie.

A++
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Phil642
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 2:45 pm

Par méthode de déception qui est plutôt un anglicisme on interprétra par "diversion", c'est à dire de tromper les personnes.

Une méthode connue consistait à écrire le mot "douche" au dessus des chambes à gaz, ceci afin d'empêcher les émeutes en évitant d'écrire par exemple "salle d'assassinats collectifs".

Il s'agit de cacher le but ultime de l'organisation jusqu'à la dernière seconde afin de garantir un maximum de passivité parmi les victimes.
_________________

http://www.territoires-memoire.be


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eddy marz
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 2:52 pm

Merci Phil;
C'est vrai que par moment j'ai tendance à franciser des mots anglais (et vice versa).

Eddy

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Goliath
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 3:51 pm

Merci Eddy pour ce post : très intéressant.
Comme quoi, malgré les mesures prises, personne n'arrivait à masquer ces assassinats.
Apparement la localisation du camp elle-même était censée "cacher" son existence.
Pourtant comme l'indique l'homme de la gare : "les trains partent pleins, et reviennent vides" ...

Est-ce que les SS et autorités donnaient des "prétextes" ou causes officielles des ces odeurs de gaz, de charnier, ces cris ... ?


Goliath
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eddy marz
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 4:14 pm

Salut Goliath;

"Est-ce que les SS et autorités donnaient des "prétextes" ou causes officielles des ces odeurs de gaz, de charnier, ces cris ... ?"

Non, absolument pas. Les personnels de Belzec (comme ceux de Sobibor et Treblinka) étaient sous la haute protection de la Chancellerie (KdF); ils n'avaient de comptes à rendre à aucune autorité, ni militaire ni civile, et étaient donc intouchables. Des mesures extraordinaires furent adoptées pour faciliter et dissimuler leurs activités, aux dépens de toutes autres considérations. Il en résulta une arrogance et un mépris total de la part du personnel envers toute autre autorité externe. En ce qui concerne les réactions que les populations locales auraient pu avoir (mis à part le fait qu'un gros pourcentage de Polonais étaient foncièrement antisémites et détournaient donc la tête, faute de se réjouir ouvertement), la seule présence de Christian Wirth aurait été suffisante à couper net toute tentative de contestation. Wirth n'aurait certainement pas hésité à raser ou gazer des villages entiers. Les gazages "cachés" se pratiquaient donc ouvertement, en quelque sorte.

Eddy
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Goliath
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 6:35 pm

D'accord, merci Eddy ! clin doeil gri
Ah ils étaient directement protégés par KdF ?? Alors en effet, je suppose qu'ils se foutaient pas mal des autres autorités militaires ou civils ...
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Baugnez44
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MessageSujet: Re: Belzec : L’étrange voyage de Wilhelm Cornides   Mar 03 Juin 2008, 7:36 pm

Il est clair que de nombreux allemands étaient au courant - à des degés divers certes, mais au courant - de ce qui arrivait aux Juifs. Certains - se sentant impuissants à modifier cet état des choses ou ayant d'autres soucis plus immédiats (dont parfois leur propre survie) - ont essayé de le refouler ou de l'gnorer, d'autres s'en foutaient, certains ont approuvé.

Mais le témoignage que cite Eddy montre encore une fois que tout cela ne s'est pas fait dans l'ignorance totale des Allemands.

Je viens de lire un ouvrage rédigé par un historien allemand (titre "Davon haben wir nichts gewußt" - tout un programme) qui analyse spécialement cet aspect de la vie en Allemagne avant et pendant le conflit. Il faudra que j'en fasse un résumé à votre intention dès que j'en ai le temps.

Mais il ressort clairement du livre que l'information circulait. Très certainement sur la Shoah par balles qui ne pouvait être ignorée des unités de la Wehrmacht présente sur le front russe et dont les soldats en permission n'ont pas manqué de parler à leurs proches. A certains moments, la propangande orchestrée par Goebbels a été si explicite qu'il aurait fallu refuser de lire les journaux pour ne pas avoir (au moins) une petite idée de ce qui se produisait. Même l'existence des chambre à gaz semble avoir été un secret de polichinelle (même si le régime semble avoir voulu être plus discret sur cet aspect).

Il semble toutefois que faute d'une opposition structurée et significative en Allemagne même, qui aurait pu s'élever contre ces atrocités, les Allemands aillent individuellement renoncé, sinon à s'indigner, du moins à protester publiquement. Et ont préféré nier l'existence du problème pour ne pas avoir (ou leur conscience) à l'affronter.
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Toutes les vertus secondaires comme le courage, la discipline, la fidélité, l'endurance n'ont un effet positif qu'aussi longtemps qu'elles servent une cause positive. Si une cause positive devient négative, les vertus secondaires deviennent problématiques
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