Bonjour à tous;
Tout le monde a entendu parler d'
Otto Ohlendorf, Commandant de l'Einzatsgruppe D, dont le retentissant procès à Nuremberg révéla au monde la réalité des unités mobiles de tueurs qui ravagèrent la Pologne et l'URSS, procédant - en guise de
prélude à la solution Finale - à l'extermination systématique des Juifs, des "commissaires politiques bolchéviques", des partisans, et de la population civile en général. Ce qui est moins connu, en revanche, sont les détails de sa vie. Il me semblait intéressant de fouiller un peu, car le cas Ohlendorf éclaire de façon frappante l'aptitude du régime nazi à transformer en meurtriers de la pire espèce des individus qui n'y étaient pas
a priori prédisposés...
Après onze mois de rebondissements, de casses têtes juridiques, de déballage sans précédent (c’est la première fois dans l’Histoire que les archives complètes d’un État tombent quasi intactes dans les mains de l’ennemi), et 10 exécutions, le procès des Grands Criminels de Guerre devant le Tribunal Militaire International (
IMT) prend fin à Nuremberg, le 1er octobre 1946. Suivent (dans l’ordre) le procès des
Médecins, le procès contre
Erhard Milch (esclavage & expériences criminelles), le procès de la
Justice (magistrature nazie), celui d’
Oswald Pohl (WVHA), celui de
Friedrich Flick (1er des trois procès contre l’Industrie Allemande), celui de
Wilhelm List (prises d’otages), celui d’
IG FARBEN…
Puis, le 15 septembre 1947, sous l’appellation
Otto Ohlendorf et al, débute le procès des
Einzatsgruppen, 9e d’une série de 12 procédures diverses pour crimes de guerre… Toutefois, ces 12 procès, qui se déroulent dans les mêmes salles que celles qui abritèrent le procès principal, sont pilotés par un Tribunal Militaire US, et non par l’IMT. Ils sont connus sous la dénomination
NMT (« Trials of War Criminals before the Nuremberg Military Tribunals »), et administrés par un panel de 3 juges présidé par le juge
Michael Musmanno, qui défendit Sacco et Vanzetti dans les années 20.

Michael Musmanno
Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, selon le procureur,
Benjamin Ferencz,
aucun procès des Einsatzgruppen n’avait été initialement prévu. Les rapports des Einzatsgruppen – une unique série de 3 dossiers ; la seule à avoir survécu à la guerre (avant la découverte, en 1950, du « rapport Jäger ») – avaient été découverts par hasard en septembre 1945, parmi deux tonnes de documents trouvés au 4e étage du quartier général de la Gestapo de Berlin.

Benjamin Ferencz
Diplômé de l’Harvard Law School, Benjamin Ferencz a servi, au grade de sergent, au sein de la 3e Armée de
George Patton, et participé à la libération des camps de Buchenwald, Mauthausen, et Dachau. Déjà passablement secoué, il prend connaissance des rapports des Einzatsgruppen aux environs de la fin 1946. Horrifié, Ferencz décide de transmettre les trois dossiers à Nuremberg, et les soumet à
Telford Taylor, Procureur de l’IMT, et chef du
Counsel for War Crimes pour les procès suivants. Certes, Taylor se range sans réserve à l’avis de Ferencz ; les coupables devraient être traduits en justice. Malheureusement, il est déjà chargé d’une série de procès destiné à prouver la participation d’autres agences nazies (Industrie, Justice, Médecine, Ministères etc.), et que ces derniers ont déjà été budgétisés. Ferencz insiste : ne faudrait-il pas au moins traduire en justice les commandants de ces escadrons de la mort ? Convaincu, Taylor charge Ferencz – qui n’a que 27 ans, et dont c’est le 1er procès criminel – d’organiser
Otto Ohlendorf et al, et le nomme procureur. Les audiences débutent le 15 septembre 1947 et dureront jusqu’au 10 avril 1948…

Telford Taylor
Vingt-quatre accusés, responsables de carnages défiant l’imagination, se retrouvent réunis sur les bancs. Durant les premières 48h du procès, Ferencz soumet les rapports, les authentifie, et conclue son accusation. D’emblée, le Gruppenführer-SS
Otto Rasch, Commandant de l’Einzatsgruppe C, atteint d’une maladie de Parkinson est écarté de la procédure en raison d’un état de démence avancée (il meurt en 1948). Quant au Sturmbannführer-SS
Emil Haussmann, attaché à l’Einzatskommando 12, il se suicide. Restent 22 accusés…

Otto Rasch (copyright CORBIS)

Emil Haussmann
Le Gruppenführer-SS
Otto Ohlendorf, «
figure de proue de cette nef de mort », s’installe sur le siège des témoins, le 8 octobre 1947, à 9h30. Dans son étude, «
Hitler’s Willing Executioners » (New York ; Alfred A. Knopf, 1996), l’historien
Daniel Goldhagen soutient qu’Ohlendorf était un « tueur né ». Pourtant, l’analyse de son parcours et de sa personnalité semble pointer dans une direction différente ; à la fois moins caricaturale et plus inquiétante… Petit, mais raffiné, tenace, c’est vrai qu’il incarne, pour ceux qui l’observent, la figure « allégorique » et caractéristique du nazisme : brillant, ambitieux, totalement adapté à l’appareil administratif, et apôtre de la mystique du mouvement.

Otto Ohlendorf
Il est aussi le plus jeune et le plus élevé en grade de ses co-accusés, et se présente immédiatement comme leur conseiller et porte-parole (il a servi et servira de témoin à charge dans plusieurs autres procès importants : Göring, OKW, IG FARBEN) ; bref, il donne l’image d’un homme sûr de lui. Juriste lui-même, à l’aise devant ses juges, et piloté par son avocat, le Dr.
Aschenauer, Otto Ohlendorf commence par explorer son passé et ses origines…
Fils d’Heinrich et Martha Ohlendorf, Otto, naît le 4 février 1907 à Hohen-Egelsen, le plus jeune d’une fratrie de 3 frères et une sœur. Issu de la moyenne bourgeoise, son père, un libéral Protestant, est membre du DNVP, le Parti du Peuple des Nationalistes Allemands, et possède une ferme près de Hanovre.
Son cursus scolaire se déroule sans complications ; c’est un élève doué et studieux. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Otto s’intéresse à la politique, et subit certainement les crises de son époque – l'apparition d’une exaltation patriotique nationaliste – et n’est sans doute pas insensible à la montée d’antisémitisme de l’entre-deux guerres. Comme des millions de ses compatriotes, il est violemment anti-Marxiste, et rêve d’une Allemagne unie sous autorité Prussienne ; et c’est probablement le meilleur indicateur de son futur rôle au sein du IIIe Reich. De fait, le 28 mai 1925, à peine âgé de dix-huit ans, il s’inscrit au NSDAP (n° 6531) où il semble trouver un écho à son idéalisme juvénile : «
C’est à cette époque que je reconnus que les besoins sociaux constituaient un problème national concernant le peuple tout entier, et que les besoins nationaux constituaient également un problème social. Le national-socialisme me parut exprimer le mieux ces deux points de vue. De plus, j’étais très attiré par le fait que les gens actifs contribuent à construire un État national-socialiste, symboliquement exprimé dans le parti des travailleurs. L’idée nationale-socialiste m’attirait ; je veux dire les conceptions indépendantes des peuples qui veulent résoudre eux-mêmes leurs propres problèmes ». En 1926, il fonde une unité
Hitlerjugend dans sa ville natale et, l’année d’après, entre à la SS (n° 880). Il passe ensuite une année en Italie, à l’Université de Pavie, à étudier le Fascisme, qu’il considère comme un échec politique. D’après lui, c’est à ce moment qu’il cristallise sa vision du monde. Une fois de plus, le fait qu’il ait assumé – encore adolescent – un rôle militant important en faveur d’une politique aussi extrémiste, semble suggérer une prédisposition à l’extrême droite chez le jeune Otto…
En 1928, Ohlendorf se lance dans des études de droit et d’économie à Leipzig (1928-29) où il obtient facilement son 1er diplôme (Juristische Staatsprüfung), puis à Göttingen (1929-31), mais abandonne les spécialisations pour rejoindre l’
Institut d’Économie Mondiale et de Transport Maritime à Kiel. À partir de 1933, il est chargé des questions juridiques à la Cour de Hildesheim, dirigeant simultanément des cours de formation. Très pointu, il se spécialise dans les différends opposant les doctrines fascistes et nationales-socialistes, accepte un poste d’adjoint du Professeur Jessen, et crée à l’Institut d’Économie un département scientifique consacré à l’étude du Fascime et du National-Socialisme. C’est un hyper actif ; parallèlement à son travail, il s’investit corps et âme dans le combat politique, participant de façon significative à la première victoire électorale des Nazis dans le Gau de Hanovre-Sud.
En 1936, sur les conseils du professeur
Jessen, il est recruté par les services d’
Heydrich. Il n’aura pas fallu longtemps au RSHA pour flairer l’intelligence supérieure de ce jeune « intellectuel » ; le type d’homme qu’Heydrich, apôtre de la performance, souhaite imposer au sein du SD naissant. Et quel jeune homme ne sauterait pas sur l’occasion d’accéder à un poste d’influence sur le Parti ? Ohlendorf a un ego démesuré, et sans doute est-il flatté lorsque le Dr.
Reinhard Höhn, responsable des recrutements, lui déclare que le SD «
a besoin d’esprits critiques comme le sien ».

Reinhard Höhn
Toutefois, Ohlendorf continue sa carrière à l’Institut, où il est nommé directeur de l’Office du Commerce Allemand, assumant simultanément les postes de directeur et d’agent du SD. Ses nouvelles responsabilités consistent en la création d’un service de renseignements économiques ayant pour but de corriger les erreurs nationales-socialistes dans ce domaine. Ohlendorf se surpasse ; il recrute des spécialistes capables d’analyser et d’évaluer les tendances économiques, et se fait remarquer à nouveau : dés 1937, il est promu Chef d’Etat Major avec mission d’étendre son système à tous les autres domaines… Ce sera le noyau de l’Amt III du RSHA (le bureau des renseignements intérieurs), chargé, entre autre, d’effectuer des sondages d’opinion de la population Allemande. Mais, Heydrich lui défend expressément de s’engager dans des analyses critiques du régime, quelle qu’elles soient. Ohlendorf a été choisi pour ce poste en raison de sa loyauté, et aussi parce qu’Heydrich demeure convaincu que ses talents d’économiste seront d’une utilité capitale. Heydrich, qui est en train d’opérer la fusion SD-SIPO, place Ohlendorf au SD à titre permanent...
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