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Écrivant de Trieste, le 4 novembre (puis plus tard dans un rapport plus détaillé daté du 5 janvier 1944), Globocnik se décide enfin à répondre à Himmler :
«
Reichsführer ; j’ai terminé le 19 octobre 1943 l’Aktion Reinhard que j’avais menée dans le Gouvernement Général, et j’ai dissous tous les camps. […] Lors d’une visite, vous aviez, Reichsführer, émis l’hypothèse que quelques Croix-de-Fer seraient distribuées, au nom des performances spéciales accomplies au cours de cette tâche difficile, à la conclusion de cette dernière… »
Grâce au Sturmbannführer-SS
Georg Wippern, responsable auprès du WVHA du département des valeurs (or, bijoux, devises, argent liquide), un dossier des comptes détaillés d’Aktion Reinhard est établi et expédié au Reichsführer-SS : les biens volés aux Juifs assassinés s’élèvent à une valeur de 178.745.960,59 Reichsmarks.
Le 30 novembre, Himmler répond :
«
Cher Globocnik ; je confirme réception de votre lettre datée du 4 novembre 1943 ainsi que votre notification de la fermeture d’Aktion Reinhard. Je vous remercie également pour le dossier. Je vous transmet mes remerciements et ma reconnaissance pour le grand et exceptionnel service que vous avez rendu au peuple Allemand en accomplissant Aktion Reinhard.
Heil Hitler
Sincèrement vôtre
H.H. »
Pas de Croix-de-Fer pour les tueurs. Le « Fidèle Heinrich » vient, en quelque sorte, de désavouer « Globus ». Mais les « affaires » sont loin d’êtres terminées. Soudain, la veille de Nöel 1943, l’excédent de personnel allemand issu d’Aktion Reinhard, rentré à Berlin suite à la fermeture de l’opération polonaise, est rappelé d’urgence, et sommé de se présenter immédiatement en Italie. À San Sabba, grâce au zèle, à la haine pathologique, et au sens de l’organisation de Christian Wirth, le matériel d’extermination – camions à gaz et crématoires – a été mis à disposition du personnel d’Einsatz R. Les techniques éprouvées en Pologne reprennent de plus belle : gazages, passages à tabac, tortures diverses, utilisation d’enfants pour les bûchers… Plus de 25.000 Italiens, Slovènes, Croates, et Juifs transitent par San Sabba ; 5.000 d’entre eux sont gazés ou battus à mort dans des conditions atroces. Les rapports des tribunaux Italiens confirment également que 22 trains de déportation furent expédiés de Trieste vers Auschwitz, Ravensbrück, et Bergen-Belsen. Comme en Pologne, les vieux et les malades, sont liquidés d’une balle avant d’embarquer.

Entrée du camp de San Sabba

La Rizière de San Sabba
Mais tout ne fonctionne pas harmonieusement… Début 1944, nombre de participants SS ou ex-T4 se mettent à penser que la raison de leur transfert à Trieste – une région hautement dangereuse et infestée de Partisans – fait partie d’une politique
délibérée de Berlin pour se débarrasser d’eux ; ainsi, tous les participants/témoins d’Aktion Reinhard et du « Programme d’Euthanasie » disparaîtraient, emportant preuves et secrets dans la tombe. Dans cette atmosphère de crainte et de soupçons, il est permis d’imaginer que l’autorité SS, ou même le KdF, ait peut-être envisagé de placer les hommes d’Aktion Reinhard dans une situation où leurs vies seraient mises en danger.
Quoi qu’il en soit, les rumeurs abondent au sein de la garnison SS ; les soudards et tueurs se demandent comment leur sort va se décider.
Franz Stangl, ex-commandant de Treblinka, s’épanche : «
Nous étions une source d’embarras pour l’échelon supérieur. Ils voulaient trouver un moyen de se débarrasser de nous ». Même Christian Wirth n’entretient aucune illusion ; déjà en août 1942, à Treblinka, il avait déclaré à ses hommes : «
Les Juifs sont ici pour mourir. Lorsqu’ils auront terminé le boulo, les Ukrainiens seront liquidés aussi. Ce qui nous arrivera à nous, personne ne le sait. Il est possible que nous devions mourir également ».
Globocnik, alcoolique, déprimé, et sous tranquillisants depuis 1942, n’entretient lui non plus aucun espoir : «
Mon cœur n’y est plus. Je suis tellement impliqué dans cette affaire que je n’ai plus le choix – je dois vaincre ou périr avec Hitler ». Le 24 juin 1963, à Munich, lors du Procès de Belzec,
Josef Oberhauser (adjoint de Wirth) déclarera : «
Il était normal que les membres de T4 cultivent la rumeur qu’après la « victoire finale », à la demande des hautes instances du NSDAP, tous les membres de l’Aktion au courant des opérations d’extermination soient liquidés ». La rumeur persiste et démoralise la garnison. Christian Wirth est tellement perturbé qu’il enquête pour savoir si oui ou non la rumeur est en réalité une « fuite » issue d’un projet concret. En présence d’Oberhauser, il agresse
Werner Blankenburg du KdF, lors d’une visite de ce dernier à Trieste, et exige des explications. Choqué, Blankenburg blêmit. Incapable de répondre, il se recompose, et balbutie qu’il se rendra immédiatement auprès du
Reichsleiter Bouhler pour y mettre fin dans les plus brefs délais. Blankenburg rentre à Berlin ; l’affaire s’arrête là. À force, la rumeur s’estompe ; ne fait plus l’objet de chuchotements à la cantine…
Le 1er Mai 1944, Globocnik prend le commandement d’un mélange hétéroclite d’Allemands et de collaborateurs, fuyant l’Italie et la Yougoslavie, et convergeant sur Trieste. Ces unités sont aussitôt attaquées par les partisans, et se rendent, le 2 mai, à la
2e Division Néo-Zélandaise commandée par le Lieutenant-Général Sir Bernard Freyberg. Toutefois, les combats continuent, opposant l’armée de Tito à la Wehrmacht et aux collaborateurs…
Puis, fin mai, tout bascule. Au cours des violents affrontements anti-partisans qui font rage, plusieurs membres importants de l’Einsatz R sont tués. Les conditions exactes de leurs morts n’ont jamais été clairement élucidées. Quant à
Christian Wirth, un des pires assassins que la terre ait porté, il échappe à la justice des hommes. Le 26 mai, alors qu’il rentre d’une mission « à caractère financier », sa voiture tombe dans une embuscade tendue près de Kozina (Istrie) par des partisans Yougoslaves. Wirth est liquidé sur le champ. Franz Stangl – le seul témoin du décès de Wirth – racontera à la journaliste Gitta Sereny : «
Je l’ai vu mort. Ils ont raconté que des partisans l’avaient tué, mais nous avons tous pensé que ses hommes l’avaient refroidi ». Désabusé, Stangl fuit Trieste, et se réfugie dans son Autriche natale. Il fuira par la suite en Argentine…
C’est la débandade. Himmler ordonne à
Globocnik d’empêcher les SS de refluer vers le nord. Mais, comme il l’a dit lui-même, son « cœur n’y est plus ». « Globus » s’enfuit également, et remonte en Carinthie où il se cache quelque temps (peut-être chez son ami le Gauleiter Rainer), avant de se faire arrêter par une patrouille Britannique du
Queen’s Own 4th Hussars. Conduit à Paternion, il est identifié au bout de quelques heures, et se suicide immédiatement (à ce sujet, voir :
http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/crimes-de-guerre-et-contre-l-humanite-f18/fin-d-un-tueur-odilo-globocnik-t5716.htm ).
Lorenz Hackenholdt, le gazeur de Belzec, ne sera jamais retrouvé. Christian Wirth et deux autre tueurs (Schwarz et Reichleitner) sont enterrés dans le cimetière militaire allemand de Costermano, sur la colline du Monte Baldo, entre la rive orientale du Lac de Garde et Vérone. Bien que leurs noms aient été retirés du registre et grattés des pierres tombales, chaque année, des fleurs sont posées sur leurs tombes…

La tombe de Christian Wirth, à Costermano, avant que son nom n'en soit rayé
Sources :- Arad, Yitzhak.
Belzec, Sobibor, Treblinka ; The Operation Reinhard Death Camps – Indiana University Press, 1987.
- Papo De Montana, Luigi.
La Risiera di San Sabba di Trieste – Settimo Sigillo ; 2009
- Poprzeczny, Joseph.
Odilo Globocnik ; Hitler’s man in the East – Mc Farland & Co., 2004
- Sereny, Gitta.
Into that Darkness : from Mercy Killing to Mass Murder – Random House, London, 1974
- O’Neil, Robin.
Belzec : Prototype for the Final Solution ; Hitler's answer to the Jewish Question – E-book :
www.jewishgen.org/belzec1/belzec.html- Arendt, Hannah.
Eichmann in Jerusalem ; a report on the banality of evil – Viking Compass, New York, 1965.
Photos :- USHMM
- NARA
- Zentralstelle Ludwigsburg
Merci de votre attention.
Eddy