La Seconde Guerre Mondiale
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Mes souvenirs de la guerre

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Gardavous
Caporal-chef
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Inscrit le : 23 Jan 2008
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MessageSujet: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 10:07 am

J'ai évoqué un épisode du 24 aout 44 à Versailles. Puisqu'il a suscité de l'intérêt, je vais reprendre mes souvenirs depuis le début.
-La distribution des masques à gaz à la mairie est restée gravée dans ma mémoire, mais je suis incapable de la situer dans le temps. Mes frères et soeurs ont reçu chacun leur étui cylindrique. Quand est venu mon tour, le préposé a dit à ma mère: Il n'y a pas de taille pour un enfant de cet âge...
-Le collage de ruban de papier sur les vitres;
-le sable stocké dans le grenier en prévision des bombes incendiaires qu'on craignait beaucoup...
-Le tocsin sinistre que nous avons entendu sonner un soir.(2 septembre ?)
-Notre première alerte nocturne. Toute la famille descend à la cave. J'entends par le soupirail un bruit étrange, que je prends pour le hennissement d'un cheval aérien. Probablement un stuka en piqué.
En mars 1940, mon grand frère, jeune officier d'active, nous écrit du front: "Hitler est bien embêté"...
Hélas, il ne sait pas ce qui l'attend...
Fin mai, il nous apprend par une courte lettre qu'il a été légèrement blessé.
En fait de légère blessure, il a reçu un projectile dans la tête. Après avoir passé une nuit à Gournay...sous un camion de munitions, il fut ramassé par une ambulance qui l'emmena à Liège où il dut subir une trépanation. Considéré par les allemands comme irrécupérable, il échappa à la captivité. Quand il revint à la maison, il parla à mes parents d'une charmante infirmière qui l'avait soigné. (Vraiment gentille, puisqu'elle l'invita, à Paris, au célèbre restaurant de "La reine Pédauque".)
Après l'armistice de 45, il chercha à savoir ce qu'elle était devenue: Elle était incarcérée pour "intelligence avec l'ennemi"...

Le 10 juin40, mon père fut pris par la panique qui faisait partir tout le monde de Versailles. Il envisagea de nous embarquer à bord d'une petite Mathis que mon oncle avait laissée en partant à la guerre. Heureusement, il avait pris la précaution de la mettre en panne, ce qui nous évita l'aventure de l'exode.
Quelques jours plus tard, d'énormes nuages de fumée noire s'élèvèrent dans le ciel. Je crois qu'il s'agissait d'un dépôt de pneus qui brûlait à Satory. Ils déposèrent sur la végétation une couche de suie grasse comme je n'en ai jamais vue depuis.
Le lendemain matin, mon père revint de courses en nous disant d'un ton catastrophé: "Les allemands sont en ville". Un peu plus tard, j'ai vu passer sous nos fenêtres un groupe de soldats français dépenaillés emmenés par des soldats allemands qui les encadraient fusil en main. Malgré mon jeune âge, ce spectacle m'a paru humiliant.
Quelques jours après, une voiture allemande s'est arrêtée devant le porche de notre grande maison. Un officier vint manifester son intention de l'occuper. Ma mère, qui parlait un peu l'allemand, parvint à le persuader d'aller voir celle d'un voisin, au prétexte que la nôtre était remplie d'enfants. Le voisin en question était parti, et il trouva sa maison pillée à son retour...
L'été 1940 se passa le plus tranquillement du monde, mis à part l'épisode de Mers-el-kébir que mes parents écoutèrent à la radio avec consternation. Les magasins regorgeaient-pas pour longtemps- de marchandises, en raison de l'éloignement des habitants. Ma mère, se souvenant de 1914, fit ses provisions et acheta poules, lapins et chèvre.
Cela ne suffit pas à remédier aux restrictions qui sévirent bien au delà de la Libération. Mes parents se découvrirent des relations à la campagne, qui nous expédièrent force colis de victuailles que nous allions chercher à la gare.
Le plus pénible était de faire la queue devant les magasins. Ma mère eut droit à une carte de priorité.
La boulangère pesait soigneusement le pain de chaque client, en retranchait ou en ajoutait un morceau. J'ai même vu une épicière couper en deux un comprimé de saccharine !
Les autorités allemandes exigèrent que les armes détenues par les civils soient livrées. Mon père, trop pusillanime à mon goût ,a obei. Mais l'un de mes frères subtilisa à son insu un fusil de chasse de petit calibre ainsi qu'une cinquantaine de cartouches à plombs. L'idée nous vint alors de jouer à nous fusiller. L'un de mes frères s'étant protégé la tête d' un couvercle de lessiveuse, l'autre lui a tiré dessus d'une distance qui ne dépassait pas 10 mètres. Pas de bobo, juste un plomb qui lui a chatouillé le lobe d'une oreille. Après quoi mon tour est venu; j'étais bien sûr d'accord; mon frère jugea toutefois plus prudent de se placer à une distance plus grande; j'ai juste senti un plomb toucher mon poignet, sans pénétrer la peau !
Par la suite, nous avons enveloppé l'arme dans une toile cirée et l'avons enterrée. Je ne l'ai jamais retrouvée. A la fin de la guerre, je me souviens avoir accompagné mon père au fort de Vincennes où une quantité incroyable d'armes attendaient que leurs propriétaires viennent les récupérer.

Deux de mes soeurs habitaient en Haute-Savoie, c.a.d. en zone libre. Ma mère avait hâte d'aller les voir. Au printemps 41 elle déposa une demande de laissez-passer pour elle, deux de mes frères, et moi. La secrétaire de mairie de notre lieu de destination n'étant autre que...l'une de mes soeurs, cela facilita l'obtention des papiers demandés, et permit de rajeunir d'1 an mon grand frère...Il fallut néanmoins que nous nous rendions à la Kommandantur de Saint-Germain-en-laye où, après nous avoir fait poireauter un bon moment dans une pièce sans chaises, un sous-fifre demanda à ma mère d'apporter la preuve qu'elle n'était pas juive "au sens de la loi allemande".
Un soir de juillet, nous avons pris le train à la gare de Lyon. A 4 heures du matin, il s'arrêta en gare de Mâcon pour les contrôles de la ligne de démarcation.
Les voyageurs se tenaient dans leurs petits souliers. D'abord se présenta à la porte de notre compartiment un gendarme allemand plutôt débonnaire, avec sa ridicule "plaque à vache" pendue sur sa poitrine par une chaine passée autour du cou.(je me suis retenu pour ne pas lui rire au nez) et sur laquelle on lisait "Feldgendarmen".Il était accompagné d'un soldat porteur d'un long fusil dont je me demandai comment il pourrait bien s'en servir dans un couloir de wagon.
Puis apparurent des civils en gabardine et chapeau mou. "C'est le jestapo" annonça une dame dans un souffle. L'un d'eux vérifia à nouveau les papiers. Il ne demandait pas: "papiers, s'il vous plait", mais il disait: "Môssieur, donnez-moi votre portefeuille".(Je pense qu'il y cherchait d'éventuels documents compromettants)
Le contrôle de tout le train dura exactement 55 minutes.. Après quoi, le haut-parleur du quai égrena les noms de personnes invitées à descendre.(Je suppose qu'il s'agissait de personnes recherchées)
Bien entendu, personne ne bougea; je commençai à me demander si nous allions jamais repartir. Mais si; après quelques minutes d'attente, le train démarra, puis, dans l'aube naissante, s'élança, aussi vite que lui permettait sa locomotive, à travers un paysage qui m'apparaissait comme celui de la vraie France.
Nous étions les seuls clients, je crois bien, dans l'hôtel du village où nous avons pris une chambre. Ma mère découvrit un crouton de pain blanc délaissé dans un placard, ce qui m'a émerveillé car j'avais oublié que le pain pouvait être autrement que noir.
à suivre
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Panzer5
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 11:56 am

Merci à toi Gardavous, ce récit est passionnant. En te lisant, j'ai vraiment la sensation de vivre ces événements à travers les yeux de l'enfant que tu étais à l'époque. Continue!
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Vinz
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 2:46 pm

Passionnant ce récit, merci de nous faire partager ton vécu.

J'attends la suite avec impatience.
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bigbasketeur
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 3:27 pm

Vinz a écrit:
Passionnant ce récit, merci de nous faire partager ton vécu.

J'attends la suite avec impatience.


- J'attend la suite avec impatience moi aussi , A+ . pouce
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- Je suis en service .
- Vous avez mal ou ? .
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http://www.youtube.com/watch?v=taVW8Kv2HcQ&feature=related
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Tankiste44
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 4:00 pm

De même clin doeil gri Et en plus tu raconte super bien ! pouce

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tayptayp
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 5:42 pm

Merci beaucoup pour ces anecdotes... Quels membres de ta famille se sont battu en 40??
merci
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Gardavous
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 8:00 pm

Suite de mes souvenirs:
L'activité aérienne s'est intensifiée à partir de 43 et surtout 44 .Plusieurs fois par semaine, le son de la sirène se faisait entendre. Personne n'en tenait plus compte. Parfois, un grondement sourd la relayait: celui de bombardiers en approche par l'ouest et que seules nos oreilles d'enfants percevaient. Nos yeux ne tardaient pas à apercevoir des essaims de points dans le ciel, qui grossissaient... Tout d'un coup, le tonnerre de la DCA se déchainait, tandis que de sinistres flocons noirs encadraient les avions. On entendait les éclats d'obus tomber un peu partout, et, ma foi, c'est à qui courrait en premier les ramasser.
Un matin de juin 44, alors que je me levais pour aller à l'école, un tintamarre aussi soudain qu'inhabituel me fit regarder par la fenêtre: Des avions étaient là, à moyenne altitude.
Une ou deux explosions particulièrement proches et violentes me firent dire tout haut : "Cette fois, ils exagèrent". Je ne savais pas moi-même si ce "ils" désignait les avions alliés ou la dca allemande...
La sirène s'empressa de faire entendre sa tardive et dérisoire mise en garde.
Puis un avion volant à moyenne altitude largua à moins de 2 km devant ma fenêtre une fusée d'un rouge intense qui descendit lentement à la verticale. Je compris, non sans inquiétude, qu'il s'agissait d'un marqueur et que nous étions près de la cible d'un bombardement.
Je vis effectivement des débris projetés en l'air ...
Les avions, (des bimoteurs) quittèrent ensuite rapidement notre ciel et je me rendis comme d'habitude à l'école où je retrouvai la moitié environ de mes camarades.
Là, notre directeur nous déclara: "il n'y aura pas classe ce matin, vous pouvez aller voir..."
Et nous sommes allés voir. A moins de 400 mètres de là, la rue était barrée par un tas de décombres, sur lesquels s'affairaient des sauveteurs avec des pelles.Nous avons fait le tour par une rue parallèle. Beaucoup de poussière. Une image m'a particulièrement marqué, celle d'un matelas d' enfant accroché aux fils téléphoniques.Qui avait dormi dessus? Nous savions que c'était peut-être l'un de nos camarades.
Et pourtant, nous n'étions pas émus outre mesure. Je précise cela parce que, de nos jours, en une telle circonstance, on ne manquerait pas de faire appel à une "cellule de soutien psychologique". J'ai tout lieu de penser que ce sont les adultes qui transmettent leur peur aux enfants. Si les adultes ne perdent pas leur sang froid, les enfants trouvent presque normale n'importe quelle situation.
Je me souviens d'un élève qui était présent à l'école ce matin là, et qui habitait une maison mitoyenne de celles qui étaient réduites à un tas de gravas. Il est resté silencieux ! Etait-il "sonné" ? Etait-il un peu débile ? Je ne sais.

Par un bel après-midi du mois de juillet 44, des bombardiers se sont approchés, à une altitude particulièrement élevée. On les distiguait comme de petites croix brillantes, par groupes de 14 (box) quadrimoteurs qui se succèdaient à quelques minutes d'intervalle. Parfois, des vides dans leur formation serrée donnaient à penser que des appareils étaient manquants. Devant eux s'ouvraient les petits flocons de la DCA. Il était évident que l'un ou l'autre des avions serait inévitablement touché s'ils poursuivaient leur route. J'admirai le courage qu'il fallait aux pilotes pour ne pas en dévier. Et un avion s'est en effet allumé puis a laissé échapper une trainée jaune et noire qui s'est allongée jusqu'à devenir gigantesque. Pendant peut-être une minute, l'avion touché garda sa ligne de vol et sa place dans le box. Nous guettions des parachutes, le temps passait. Enfin, une corolle apparut sous l'avion. Presqu'aussitôt, elle se transforma en une flamme fugitive et il ne resta plus rien... Puis une seconde corolle s'ouvrit.sous la queue de l'avion. "Trop tôt" avions-nous envie de crier, "tu as ouvert ton parachute trop tôt" ! Et à nouveau, la petite tache blanche dans le ciel disparut dans une brève flamèche.
Peut-être le feu s'était-il déjà communiqué à l'équipement des malheureux aviateurs avant qu'il quittent l'avion..? Une minute plus tard, l'avion largua ses bombes, ce qui semblerait indiquer qu'un homme au moins était encore vivant à bord, puis il se désintégra en morceaux et le ciel redevint vide.
J'ai pensé: La guerre va être perdue !( C'était avant la percée d'Avranches)
Tous ceux qui se trouvaient au sud-ouest de la région parisienne à ce moment là ont assisté à cette tragédie.
Les jours suivants, des évènements semblables se sont renouvelés.
J'ai toujours dans les oreilles le ronflement sinistre des moteurs d'un "Libérator" coupé en deux que nous avons vu tomber en tournoyant .L'appareil s'est écrasé dans le bois de Vélizy. Quelques jours plus tard, nous sommes allés voir ce qu'il en restait. Il était encore gardé par une sentinelle allemande. Un camarade de mon frère qui habitait à proximité était arrivé sur les lieux avant même les allemands et avait récupéré les papiers de l'un des membres de l'équipage. Après la libération, il a pris contact avec sa famille, qui l'a invité aux USA.
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glider82
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 8:01 pm

Merci gardavous de nous faire partager ton histoire pouce gri
J'ai hate de connaitre la suite...
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Goliath
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Jeu 31 Jan 2008, 10:23 pm

quel témoignage ! c'est passionant ! La guerre d'un point de vue d'un enfant, c'est quelquechose que je trouve très émouvant.
gardavous, tu n'a jamais pensé à faire un livre ou participer à un recueil de témoignages ? Ta façon de raconter ton histoire et les détails est fantastique.

merci à toi


goliath beret
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Vinz
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MessageSujet: Re: Mes souvenirs de la guerre   Ven 01 Fév 2008, 12:22 pm

Gardavous a écrit:
Un camarade de mon frère qui habitait à proximité était arrivé sur les lieux avant même les allemands et avait récupéré les papiers de l'un des membres de l'équipage. Après la libération, il a pris contact avec sa famille, qui l'a invité aux USA.


Je trouve ce geste très grand de sa part. Merci pour cette aviateur.

Et merci à toi pour ce nouveau témoignage encore et toujours plus passionnant.
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