LE GOUMIER
Général de division (2S) Jean MURAT
Les lignes qui suivent sont extraites des mémoires d’un officier du 4e Tirailleurs Tunisiens pendant la campagne du C.E.F. en Italie 1943-1944. Après avoir rompu la ligne Gustave, le 4e RTT (3eDIA) fonce à travers les monts Aurunci vers Rome. Les goums marocains, formés en goums (compagnies), tabors (bataillons) et groupement de tabors (régiments) faisaient partie du corps de montagne, formation provisoire. Avec la 4e DMM, ils devaient marcher au plus vite hors des routes en direction de Rome. Les goumiers étaient engagés en petites unités très fluides, sur des axes de progression très généraux et cette progression n’avait pas la rigueur de celle des unités régulières. Par ailleurs, l’encadrement des goumiers en cadres européens était très faible, trois à quatre officiers et sous-officiers français pour plus de cent hommes environ.
21 juin 1944.
Depuis quelques jours, j’héberge un pensionnaire dans ma section. C’est un goumier qui s’est égaré. En mal de rapines, il a mis à profit une pause et s’est éloigné pour quelques instants de son unité. A son retour, le goum n’était plus là.
C’est un grand gaillard sec, solide et anguleux, dont le regard perçant et le long nez busqué, planté dans une face taillée à la serpe, font immédiatement songer à un aigle. Une tresse s’échappant d’un crâne rasé et un fin collier de barbe ajoutent à la majesté du visage. Tout, sauf la religion, différencie le berbère marocain des hautes montagnes de mes tirailleurs tunisiens, arabes plus ou moins nomades de la plaine. Même sa tenue est différente casque anglais, véritable plat à barbe, djellaba brune, chaussette de grosse laine et naîls, qui lui donnent une démarche élastique et silencieuse.
Il est taciturne, renfermé, secret et indépendant. Il parle peu, peut-être parce que, de toute façon, berbères et tunisiens se comprennent mal, et il mange seul. Il ne s’est en aucune façon intégré à cette section de tunisiens, qu’il ignore délibérément. M’accepte-t-il comme son officier ? Je ne le pense pas. Il ne reconnaît sûrement que les officiers de son tabor et peut-être uniquement son commandant de goum.
Quand il rejoindra son unité, il sera sanctionné de plusieurs jours de «tombeau s. C’est une punition très dure. Mais il s’en moque. Ce qui l’inquiète le plus, c’est la réprobation générale qu’il aura à supporter de son capitaine d’abord et des autres goumiers ensuite. Tout le goum défilera devant lui et lui crachera à la figure. Cette image lui est insupportable. Aussi lui ai-je promis de le ramener à son goum dès que nous serons au repos et, à cette occasion, de dire à ses chefs qu’il n’est en aucune façon déserteur, puisqu’il s’est battu dans nos rangs, et d’une manière remarquable.
C’est, en effet, un guerrier exceptionnel, qui manoeuvre d’instinct, sans commandement. Au premier coup de feu, il se déchaîne, abandonnant son attitude quelque peu absente. Il mène, alors, son propre combat, tirant vite et juste, tantôt bondissant comme un fauve, tantôt progressant en louvoyant comme un chasseur à la recherche de sa proie. Il devance mes ordres. Il est toujours là où je voudrais que quelqu’un soit, et toujours au moment où je le désire. Je me demande même s’il ne force pas son talent, tout simplement pour nous épater.
Aussi, ma section s’articule-t-elle, en ce moment, en un groupe de commandement, trois groupes de combat et... un individuel. Son attitude au carrefour de La Rotta dépeint bien ce personnage haut en couleurs. Très vite, il avait épuisé ses munitions et avait fait appel à moi. Je suis, en effet, le seul à être doté comme lui d’une carabine. Tout à cette violente affaire, qui s’annonçait fort mal, je l’avais rembarré. Pris, alors, d’une colère terrible, il avait poussé des cris d’orfraie et avait même jeté violemment son arme à terre. Pour m’en débarrasser, je lui avais donné quelques chargeurs et il avait rejoint son poste de combat, en bondissant comme un fauve. Et, lors de l’assaut final, je l’avais naturellement retrouvé aux premières loges, à mes côtés… (Bulletin de l’AAMI N° 15-1988).
SOURCE :
http://www.aaminf.fr/page.php?page=sall … e=salle9_2