Le résumé d'un article paru dans la série Autrement,
New-York, 1940-1950, Terre promise et corne d'abondance : l'emblème du « rêve américain, n°35, Février 1995,
New-York, capitale des exilés, d'
Anne Grynberg, pages 14 à 36.
J'ai organisé l'article en chapitres pour favoriser sa lisibilité et je me suis permis, parfois, de faire une incise, précédé par un * et entre-parenthèses.
1°)
La politique d'immigration américaine depuis l'Immigration Act.
Comme je l'ai déjà précisé dans une incise précédent, les USA depuis l'
Immigration Act de 1924, contingente l'immigration et ont établi des quotas sur la base de 2 % des nationaux habitant dans le pays en 1890. Deux catégories d'immigrants pouvaient entrer aux USA hors quotas : les ministres des cultes et les professeurs d'université.
Mais au-delà de l'immigration dite officielle, il y aura plusieurs filières institutionnelles et des personnalités qui aideront à faire immigrer aux USA des personnalités européennes anti-nazis.
2°)
Le rôle de certaines institutions américaines dans la filière d'immgration.
a°)
L'Emergency Refugee Committee (ERC) et Varian Fry.
Il existe différents moyens d'échapper aux contraintes des quotas. L'obtention de
danger visas, octroyés aux
emergency immigrants considérés comme directement menacés, en est un.
Dirigé par
Frank Kingdon, président de l'Université de
Newark, l'
Emergency Rescue Committee (ERC) est habilité à en distribuer 2 000.
C'est l'ERC qui enverra
Varian Fry, à
Marseille, à la mi-août 1940, avec une
first list de 200 intellectuels avec qui il doit prendre contact .
Le jeune américain, ouvrira le
Comité Américain de Secours rue
Grignan, à Marseille, et sera aidé par des résistants de la première heure, comme
Charles Fawcett, un américain de Paris, vrai baroudeur qui finira acteur, après la guerre,
Jean Gemähling, ingénieur entré en Résistance et qui deviendra le chef des renseignements de
Combat, le mouvement de
Frenay puis des MUR et du MLN, et bien d'autres.
Le consul général de Marseille,
Hugh Fullerton, voit d'un mauvais oeil ce
Comité Américain de Secours, qui risque de porter atteinte aux relations franco-américaines. Mais le vice consul
Hiram Bingham, fils du découvreur de la cité andine de
Machu Picchu et dernièrement honoré par
Colin Powell, en 2002, lui, soutiendra
Fry et fut à l'origine du départ de
Lion Feuchtwanger vers les USA.
Le Département d'Etat américain, et son zélé consul marseillais, sont très strict quant à la couleur politique des immigrés potentiels, et ne veulent pas de communistes, ce qui n'empêchera pas
Erwin Piscator, le grand théoricien du théâtre engagé ou
Alfred Kantoworicz, tous les deux d'obédience communiste, d'immigrer aux USA, ce qui souligne que l'ERC a une marge de manoeuvre importante par rapport aux consignes de ce même département d'Etat.
A partir de l'hiver 40
Fry est de plus en plus surveillé, alors qu'il loue, à
Marseille, la
Villa Bel-Air, avec tout le gratin du surréalisme, dont
André Breton,
Max Ernst,
Benjamin Péret,
Wilfredo Lam ou l'anarchiste
Victor Serge.
Peggy Guggenheim, riche héritière américaine, séjournera souvent dans cette villa, elle se mariera d'ailleurs, en 1941, avec
Max Ernst.
Le 29 août 1941, en accord avec l'ambassade des USA,
Fry est expulsé de France, il passera 6 mois à Lisbonne pour aider, encore, les réfugiés.
Daniel Benedite et
Jean Gemälhing prendront la suite de
Fry à Marseille jusqu'à que les autorités françaises décident de fermer définitivement le
Comité Américain de Secours, dans la cité phocéenne, en juin 1942.
On estime que 4 000 réfugiés ont reçu une aide du CAS et 400 ont pu immigré aux USA, ce qui fut le double de la
first list originelle.
b°)
La fondation Rockefeller et la
New School for Social Research.
Dans les autres institutions actives dans la filière d'immigration, il y a la Fondation
Rockefeller. Il faut savoir que deux catégories d'immigrants pouvaient entrer aux USA hors quotas : les ministres des cultes et les professeurs d'université. Pour ce faire, ces derniers doivent faire l'objet d'une invitation qui leur propose un poste et leur garantisse un revenu minimum de 2 000 $ par an.
Or, dès 1933, la Fondation
Rockefeller avait mis en place un «
Fonds d'aide spéciale pour les chercheurs destitués » (
Aid for Deposit Scholars), destiné à financer des institutions européennes ouaméricaines prêtes à employer des universitaires allemands destitués de leurs fonctions. (*
On peut voir dans cette action, une volonté assumée de récupérer des cerveaux européens pour le bien de la recherche américaine.)
L'université de
Columbia accueille aussi, dès 1933, les membres de l'école de
Francfort. D'autres universités sont fortement intéressés et la fondation
RockefellerDès 1933, la Fondation Rockefeller avait mis en place un « Fonds d'aide spéciale pour les chercheurs destitués » (Aid for Deposit Scholars), destiné à financer des institutions européennes ou américaines prêtes à employer des universitaires allemands destitués de leurs fonctions. (in France-USA : les enjeux de la culture, article d'Emmanuelle Loyer, La débâcle, les universitaires et la fondation Rockefeller : France/USA 1940-1941.) met en route un programme d'aide d'urgence pour des chercheurs européens, dirigé par
Livingston Farraud et
Stephan Duggan.
Un russe blanc,
Alexandre Markinsky en est le représentant en Europe, et Paris, devient rapidement la plaque tournante de ce comité. Etabli à Lisbonne en juin 40,
Markinsky travaillera en étroite collaboration avec
Fry. Il faut d'ailleurs précisé que
Vichy n'est nullement contre le départ de ces universitaires dont la moitié sont des juifs. Selon
Suzanne Bidault, des fonctionnaires employés au service des oeuvres du secrétaire d'Etat à l'Education nationale vont même jusqu'à rédiger de faux télégrammes d'invitation émanant soi-disant d'universités américaines !!
Dans ce contexte, la joue également un rôle important. Dès 1933, le directeur de cette institution, Alvin Johnson, a crée une faculté de sciences politiques et sociales destinée à recevoir les intellectuels persécutés en Europe, qui, sous l'impulsion de Paul Vauchez, s'emploie à faire venir aux USA, le plus grand nombre possible d'universitaires.
88 universitaires sont finalement contactés avant la fin de l'année 1940. 31 refusent le départ pour les USA, dont le philosophe
Vladimir Jankelevitch, et l'historien
Marc Bloch, qui après avoir accepté, reviens sur sa décision, lorsqu'il apprend que la loi lui interdit d'amener avec lui des enfants de plus de 18 ans. Finalement, 51 personnes traverseront l'Atlantique par cette filière.
On pourrait citer d'autres associations encore, comme le
German Jewish Club de New-York, l'American Jewish Committee, l'American Fonderation of German Jews, l'Emergency Committee in Aid of Displaced Foreign Scholar ...etc …
c°)
L'Unitarian Universalist Service Committee.
Crée en mai 1940, par
Waitstill Sharp, un ministre de l'
Eglise Unitarienne, dans le
Massachussets, l'
Unitarian Universalist Service Committee, avait pour mission de sauver des juifs et des anti-nazis des griffes des allemands. Un bureau de l'UUSC fut crée à Lisbonne, le 20 juin 1940 et à
Marseille, un peu plus tard, dont le directeur était
Noël Field. A noter que
Noël Field, agent soviétique qui travaillait aussi pour l'OSS fut l'objet d'un procès retentissant, en 1949. Il fut arrêté à Prague, en 1949, sur l'ordre express de
Beria, et fut jugé, en septembre 49, accusé d'espionnage au profit des USA. Il fit 5 ans de prison et à sa libération en 1954, il décida de rester en Hongrie.
3°)
Les personnalités américaines qui ont aidé les filières d'immigration.
Elles sont nombreuses. La plus célèbre est
Peggy Guggenheim, fille du richissime
Benjamin Guggenheim, qui avait sombré avec le
Titanic, en 1912.
Passionné d'art contemportain, elle va mettre sa fortune pour faire immigrer de nombreux artistes européens, comme les surréalistes de la
Villa Bel Air, et elle se mariera avec un des leurs,
Max Ernst. Elle soutiendra financièrement l'ERC.
Mary-Jayne Gold, autre américaine fortunée, qui, à
Marseille, aida financièrement le
Comité Américain de Secours de
Fry.
Aux USA,
Alfred Barr, le directeur du
Museum of Modern Art (MoMA) et sa femme
Margaret, firent beaucoup pour aider l'ERC,
Reinhold Niesbur, directeur de l'
Union Thological Seminary,
Ingrid Warburg, mais aussi
Ernest Hemingway, qui appuiera les anciens des
Brigades Internationales, assez mal vus par le
State Departement.
Kay Sage, aussi, américaine fortunée qui se prendra de passion pour le surréalisme, se mariera avec le peintre
Yves Tanguy, en 1940, et aidera de nombreux réfugiés à obtenir un visa, ainsi que le marchand d'art
Pierre Matisse, fils d'
Henri.
Il faut souligner l'immigration massive des artistes européens de
Paris à
New-York, qui consacrera la fin du leadership artistique de l'
Ecole de Paris au profit de
New-York, ce qui pourra être l'objet d'un autre topic.
4°)
Conclusion.
Le courant migratoire français en direction des USA au cours des années de guerre demeure modeste, environ 10 000 personnes. Ce chiffre doit être multiplié par 2, si on englobe ceux qui, après la débâcle, sont restés aux USA où ils étaient déjà établis auparavant.
Pour des raisons évidentes, les effectifs des immigrants en provenance du
Reich sont bien supérieurs, 130 000 personnes environ, selon le raport du
Committee for the Study of Recent Immigrantion from Europe, dit Rapport
Davie.