Des camps de la mort au large de Cherbourg .

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Des camps de la mort au large de Cherbourg .

Message  le ronin le Dim 08 Aoû 2010, 1:04 pm

Bonjour. Il s'agit ici de parler de la petite île Anglo-Normande d'Aurigny , où 4000 déportés de toutes nationalités y furent détenus dans des conditions épouvantables.....

19 Juin, à Cherbourg: le drapeau nazi monte sur l'hôtel de ville tandis que se dissipent les nuages de fumée développés par le canon allemand, encore aux portes de la ville ce matin . A la même heure 4 motocyclistes à la houppelande vert-de- gris, pétaradent quai Saint Louis à Saint Malo.
Les officiers allemands qui se promènent sur les plages ventées de l'Ouest Cotentin,empoignent leurs jumelles et règlent la focale sur une silhouette jouant avec la brume dans les lointains marins: les bastions du château Mont-Orgueil, à Gorey, vigie avancée de l'île de Jersey.Un morceau des îles Britanniques! Le rêve! La proie ! Le hors d'oeuvre en attendant de dévorer l'Angleterre !
Ces îles Anglo-Normandes, le gouvernement de Winston churchill a décidé, après l'écroulement de la France, de ne pas les défendre faute de moyens.Il a retiré les bataillons qui y stationnaient depuis Septembre 39 . Il a mis à la disposition des insulaires acceptant le refuge Britannique, 44 bateaux : 6600 Jerseyens, sur les 50000 que les fumées de l'incendie de Port-Jérôme" éclipsant le soleil dans les rues de Saint-Hélier " ont paniqués, se sont embarqués le 23 Juin, 17000 Guerneyseyens les ont imités; et la totalité des insulaires d'Aurigny (soit 1100 habitants, moins 7 à qui l' Histoire devra une fière chandelle) a quitté , sur six bateaux, ce morceau de rocs, de landes et d'éperons, battu par les vents - cinq kilomètres de long, deux de large - à huit milles de la pointe de la Hague.
Après deux raids sur Jersey, le 27 Juin, sur Guernesey le 28 JUin, les allemands descendent l'arme à la bretelle, paisibles touristes de quatre Junker, se posant tranquillement le 30 Juin sur l'aérodrome de Guernesey.
Le 1 er Juillet, sur le terrain de Jersey .Le 2 Juillet enfin sur le terrain d'Aurigny, obstrué de camions et de barbelés, entre lesquels les deux Fieselers- Storch, toute la force d'invasion ont slalomé.... Pour la première fois depuis 1066, la Grande-Bretagne est donc envahie.
Ces îles anglo-Normandes, Hitler échaudé par l'échec de la bataille d'Angleterre, a finalement décidé en Juin 1941 , de les constituer en forteresses; craintes accrues par une série de raids coups d'épingle , menés par les commandos britanniques qui font de guernesey, Jersey, Sercq, et Aurigny leur terrain de manoeuvre en conditions réelles .
L'occupation allemande atteint, au cours de l'été 1942, plus de la moitié de la population des îles : 37000 soldats . Les fortifications qu'on y élève demandent 613000 mètres cubes de béton armé : plus que pour le seul mur de l'Atlantique. Pour édifier les défenses de l'île d'Aurigny, occupée par 3800 soldats e la Wehrmacht .
Les allemands décident en Février 1941, d'importer des travailleurs d'abord, des détenus ensuite, des déportés enfin.Autant de nuances administratives qui définissent le sort propre à chacun des quatre camps qui regroupent finalement 4000 esclaves .
Camp Helgoland côte Nord: travailleurs russes engagés par l'organisation Todt qui s'est installée en Octobre 1941 après une visite d'information du docteur Todt.
Camp Bokum, au centre de l'île : techniciens allemands et volontaires venus de Jersey et de Guernesey, de France, et de pays d'Europe occupés our se "faire un peu d'argent"
A ces deux camps gérés par la Todt, s'opposent les deux autres qui méritent le nom de camps de la mort : Sylt, près de l'aérodrome ouvert le 25 Février 1943, avec un premier apport de mille détenus du camp de Sachsenhausen, est terre secrète de la Ière SS Baubrigade; les prisonniers portent le pyjama à rayures blanches et bleues des déportés, voire faute de fournitures le vêtement civil de leur arrestation peinturluré de rayures blanches .
Camp Nordeney enfin : déportés espagnols, russes, polonais, allemands, et 980 juifs français .
Le camp Nordeney: une carrière où déjà avant guerre, les condamnés britanniques purgeaient leurs peines de travaux forcés. Rattaché au camp de Neuengamme (l'un des premiers camps créés en 1938 par Hitler ) mais viviers de travailleurs pour la Todt, il est commandé par deux nazis numérotés 6 et 8 dans la hiérarchie , Adam Edler et Heinrich Evers . ( A suivre....)


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Re: Des camps de la mort au large de Cherbourg .

Message  le ronin le Dim 08 Aoû 2010, 3:15 pm

Suite .

Premier contingent: 297 républicains espagnols livrés par Vichy à Hitler, après avoir été arrêtés à la frontière franco-espagnole par la police française.
< A notre arrivée, le 22 Février 1942, raconte Julio Comin, il n'y a que des barbelés, et une baraque où nous sommes entassés comme des moutons tandis que l'adjoint du commandant qui avait séjourné en Argentine, nous déclare en espagnol, notre mort dans les cinq ans! Même les malades sont contraints d'aller travailler à la carrière, sous la matraque des SS.Nous sommes tenus d'arborer le brassard portant les lettres RS (rone spaniel- espagnol rouge ) .
< Un matin nous sommes réveillés par des hurlements terrifiants: les déportés russes arrivent. Couvert de poussières de ciment de la tête aux pieds; coiffés de la casquette typique des ouvriers ou paysans russes, portant la grosse blouse de toile rembourrée et matelassée, ils vont pieds nus, ensanglantés couverts de poux.Leur mort commence avec le simulacre de désinfection: matraques, gourdins, manches de pioche s'abattent avec une rage inimaginable, sur ces êtres humains dévêtus.Cette extermination fruste et massive s'étendra sur trois mois.687 russes pour les seuls cadavres enregistrés, trouvent la mort .Les corps ramassés le matin sont amoncelés dans l'infirmerie, oreilles et nez dévorés par les rats; le transport est effectué dans un camion découvert sous nos yeux; les morts sont jetés dans une tranchée surla plage voisine, que la marée montante vient recouvrir de sable .>
Les juifs à leur tour, les rejoignent : une catégorie spéciale, née des avatars de la législation de Nuremberg et qualifiés fort stupidement de "maris d'aryennes".Dés leur arrivée à Aurigny, le ton est donné, à coups de crosses, hurlements.Le docteur Uzan porte deux valises personnelles: un allemand lui intime l'ordre de retourner dans la cale chercher des bagages plus conformes au poids que je suis capable de porter.Je me coltine alors des ballots mal ficelés à peine supportables.
Albert Ebalagon, débarqué le 15 Aout à 3 heures du matin, est forcé de courir tout au long des deux kilomètres qui conduisent au camp de Nordeney, tandis que les gardes allemands lui labourent le dos à coups de baïonnettes , tout en nous frappant en même temps .Les déportés découvrent très vite que l'île , au cadre idyllique aujourd'hui, est appelée "l'île du Diable" voire, selon le mot d'une française affectée aux cuisines des volontaires de l'organisation Todt, "l'île du silence, du cauchemar, et de l'épouvante".
Les juifs français portent l'étoile jaune et une bande blanche sur leurs pantalons, signe qui autorise les SS qui les gardent à les abattre sans sommation.Ils sont logés dans des baraquements qui les isolent des autres catégories de déportés, à qui il est interdit de leur adresser la parole.
Ils aperçoivent des allemands dit "associaux" , tel Wilheim Wergenau, arrêté par la Gestapo en février 33, libéré deux ans après, engagé dans les brigades internationales en Espagne, arrêté en Algérie après la défaite française, livré par Vichy, expédié au camp de Sachsenhausen, poussé dans un convoi de déportés, embarqué à bord d'un bateau qui a mis le cap sur Aurigny :<Et là, la première chose que nous accomplissons en arrivant, c'est de bâtir notre propre prison> Raconte-t-il.Nous construisons les baraquements de bois, et les quartiers des SS.Nous traçons le terrain de parade, et posons les barbelés autour du camp.
Alderney (ou Aurigny terme français) bourdonne de l'activité d'un chantier à la dimension de l'île .Tous les jours c'est la même chose;Tous les jours on casse des cailloux, on coule du béton, tous les jours il y a la faim, tous les jours se ressemblent semaine comme dimanche. Au cas où une tentative de débarquement serait opérée sur l'île, un tunnel qui conduit à la plage voisine est aménagé de manière à constituer "une chambre d'étouffement" une répétition a lieu :
< Les SS nous poussent à huit cents dans le tunnel long de vingt mètres et large de de cinq, témoignera le docteur Jean-Joseph Bloch .Ils scellent hermétiquement les sorties et bouches d'aération.Devant l'entrée se tient un soldat servant une mitrailleuse .Nous n'y restons que vingt minutes, et certains sont saisis de malaises. L'expérience aurait-elle duré quelques heures, que notre mort aurait été certaine>

A suivre .....



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Re: Des camps de la mort au large de Cherbourg .

Message  le ronin le Dim 08 Aoû 2010, 11:33 pm

Suite.

7 Mai 1944, les menaces du débarquement allié, contraignent le commandement allemand à évacuer précipitamment les déportés transférés d'abord à Cherbourg, puis en wagons à bestiaux et plombés , à Lille et Hazebrouck, d'où un grand nombre s'évaderont des trains, grâce aux cheminots français .( Certains seront repris et fusillés ). Tous les autres seront internés-après treize jours de transport-à Boulogne- sur- Mer, et environs, puis libérés par la Résistance belge à Dixmude.
Dans la nuit du 26 au 27 Juin 44, après la libération de Cherbourg par les Américains, les derniers déportés quittent l'île d'Aurigny , sauf une vingtaine de républicains espagnols.Après une escale à Guernesey, ils sont transférés à Jersey, puis le 3 Juillet évacués pour Saint-Malo.
Un des bateaux de transport , le Minotaure, à bord duquel se trouvent 500 détenus, est attaqué par cinq navires légers britanniques s'approchant à 300 mètres .Action confuse: 2H30 le 4 Juillet . Trois des quatre vedettes d'escorte allemandes coulent, l'une cassée en deux . Le Minotaure atteint, dit-on par une torpille aérienne est en feu : 250 déportés juifs, se noient dans les flots . Plusieurs bateaux allemands quittent alors Saint-Malo pour venir au secours des survivants; recueillis par de petits bateaux, les déportés arrivent à Saint- Malo à 7 heures le 4 Juillet , tandis que le Minotaure sera remorqué jusqu'à Saint- Servan.
Vers le 10 Aout 1944, quelques vingt républicains espagnols dont Julio Comin (qui accidenté du pied droit, est devenu coiffeur, grâce à quelques instruments que lui a confié un espagnol travaillant au port) sont enfermés à fond de cale d'un petit bateau, et transférés à Jersey, où au fort Régent avec cinquante autres déportés espagnols rassemblés essentiellement pour détruire le port de Saint- Hélier .
L'un de ces détenus , Pascual Pomar- Bellafont , s'évade de fort Régent le 24 Décembre, et trouve refuge chez un Jerseyen qui cache déjà un autre espagnol, ainsi qu'un officier de l'Armée rouge, et un commissaire politique soviétique .Dans la même cache se trouve un sous -officier déserteur, P. Muellenbach qui n'est autre que le fils d'un dirigeant du parti socialiste fusillé par les nazis . Ensemble , ils formeront l'un des noyaux de la résistance locale . Ces ultimes rescapés d'Alderney ne seront libérés qu'après le retour du premier détachement britannique dans l'île, un jour après l'Armistice.
Tandis que les deux cents premiers soldats de sa Majesté , ne débarquent à Aurigny que neuf jours plus tard le 16 Mai 1945.
Aussitôt, les artilleurs de la B Battery du 614 Gunner Regiment, découvrent quelque 400 tumulus sur le terrain de Nordeney, certains contenant deux ou trois corps . Ils mettent aussi au jour deux fosses communes : l'une contenant 83 corps qui se révéleront être ceux de juifs français, et de russes, et l'autre renfermant 84 corps considérés comme soviétiques.Bien plus tard les commissions officielles s'efforceront d'évaluer au plus juste un nombre de victimes d'autant plus difficile à arrêter, que bien des morts ont tout simplement été livrés à la mer.
Les morts étaient transportés plusieurs dans une boîte, et jetés dans les eaux du port. Cette boîte a servi et resservi maintes et maintes fois . Elle n'était pas bien lourde : les morts étaient déjà des squelettes.Comme squelettes étaient les vivants.
Il est admis que 3000 Russes, 220 Juifs Français (plus ceux du Minotaure ) et au moins 750 détenus du camp de Sylt, ont trouvé la mort à Aurigny.
Les soldats britanniques ont débarrassé l'île de tout ce qui pourrait mettre en danger les Aurigniens, à l'heure de leur retour : Une centaine pour commencer le 10 Décembre 1945 .
Le gouvernement de sa Majesté demande à ce qu'ils soient accueillis par vingt et un coups de canon . Certes.Mais il n'y a pas de canon en état de tirer dans l'île! Qu'importe le protocole sera respecté : Un carrier fera détoner 21 bâton de dynamite dans une carrière voisine .
Les insulaires accablés; décomptent les saccages, les fortifications enlaidissant criques , falaises, plages , landes. Et les champs laissés à l'abandon .Ils seront surtout frappés par la chape de silence qui enveloppe l'île .Où sont donc passés les milliers d'oiseaux qui avaient fait d'Aurigny leur sanctuaire ? Les gannets, les fous de Bassan, les mouettes, les macareux, et les goelands ? Ils sont partis pendant les années vert-de-gris .Ils ne reviendront ni à la libération, ni un an, ni deux, il leur faudra un certain temps d'observations dicté par leur instinct , pour retrouver leurs rivages, leurs marais, leurs landes .Ils ne reviendront que cinq ans après .

Source : Eddy Florentin / Historia N° 568 Avril 1994 .



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Message  Psychopompos le Dim 08 Aoû 2010, 11:56 pm

Très intéressant, surtout quand on a vécu dans la région (pas dans les environs immédiats, mais sur la péninsule du Cotentin).
Merci de ce résumé. pouce
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Message  Narduccio le Lun 09 Aoû 2010, 2:05 am

Merci de ce résumé.

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Message  Phil642 le Lun 09 Aoû 2010, 10:14 am

Merci pour ce tragique morceau d'histoire trop peu connu.
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