(Film) Taking sides, le cas Furtzwängler

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(Film) Taking sides, le cas Furtzwängler

Message  Ming le Mer 13 Oct 2010, 3:24 pm

Je vais faire écho à un des posts fabuleux d'Eddy (http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/l-axe-f3/lart-nazi-ou-le-triomphe-de-la-propagande-t11035.htm) en vous parlant d'un film qui mentionne un épisode de la culture allemande et d'un chef d'orchestre qui fut marqué d'une odeur de soufre.

Taking sides, le cas Furtzwängler est à la base une pièce de théâtre qui prend pour synopsis les relations ambigues qu'entretint Wilhelm Furtzwängler, un chef d'orchestre que beaucoup considèrent comme le génie de son siècle, avec le nazisme et les hauts dignitaires nazis.

Réalisateur : Istvan Szabo
Sortie en salle : 2002
Avec : Harvey Keitel, Stellan Skarsgard, Moritz Bleibtreu et Birgit Minichmayr
Disponibilité en DVD : oui, en import (amazon.fr) zone 2.

Wilhelm Furtzwängler eut certainement été mieux connu du public non initié s'il n'était pas mort d'une pneumonie en 1954 et s'il n'avait pas eu cette réputation d'être une sorte de laquais des nazis. Né en 1886, c'est le fils d'un père archéologue et d'une mère peintre. Son éducation musicale s'est faite très tôt, il devient rapidement l'élève de Rheinberger, un compositeur allemand aujourd'hui ignoré et oublié mais qui fut très célèbre en son temps.
A 20 ans Wilhelm Furtzwängler écrit ses propres partitions, mais elles ne rencontrent que peu de succès, aussi c'est en qualité de chef d'orchestre qu'il poursuit sa carrière, probablement pour des raisons de sécurité financière.
Assurant d'abord le remplacement de certains de ses comparses à Vienne, Munich Leipzig, il gravit peu à peu les échelons jusqu'au jour ou les nazis arrivent au pouvoir. Wilhelm Furtzwängler entend d'abord ne rien avoir à faire avec eux, puisqu'on lui interdit la représentation d'un opéra il colle tout bonnement sa démission de l'opéra de Berlin et envisage de s'expatrier à New York. C'est le premier pas qui va le conduire vers une réputation qui ne le quitta plus, puisqu'à l'époque, Goering fit courir le bruit que Furtzwängler avait procédé à ce chantage pour ravoir son poste à l'opéra de Berlin.

Si Wilhelm Furtzwängler refusa toujours de faire le salut nazi, il n'en demeure pas moins que ses concerts furent fréquemment retransmis à la radio allemande et que son art se développa ou plutôt prit réellement son essor sous le IIIe reich. Il était de surcroit assez bien traité par les nazis et bénéficiait d'une certaine manière d'une place enviable dans le domaine culturel nazi.

Le véritable paradoxe de Furtzwängler, c'est qu'à la différence de von Karajan, il n'a jamais eu une carte du parti ni été affilié à une des organisations nazies (Karajan fut membre du parti, mais il en fut radié en 1942 suite à son mariage avec une allemande ayant un quart de sang juif) et bien qu'un certain nombre de ses concerts furent radiodiffusés, il ne parvint cependant jamais à jouer et faire jouer autant d'œuvres qu'il le souhaitait. Mieux, vers la fin de la guerre, les nazis voient en lui au mieux une sorte de modéré pacifiste qui s'est entiché d'une mission personnelle, celle de défendre et célébrer la musique de Beethoven (compositeur dont il resta extrêmement proche en termes musicaux), Bach, Mozart et Schubert. Soit, comme vous l'avez remarqué, tout sauf Wagner -et pour cause, si Wagner n'a strictement rien de nazi, en revanche les nazis s'emparèrent de Wagner et même de ses descendants-. Wilhelm Furtzwängler jouera toutefois du Wagner, à ma connaissance un peu moins que les autres compositeurs qu'il apprécie, notamment Beethoven.

C'est à cause de cela qu'il se réfugie en Suisse alors que le IIIe reich n'est plus qu'un champ de ruines à ciel ouvert et c'est également à cause de cela que sa dénazification prendra autant de temps, car il n'exerça à nouveau en qualité de chef d'orchestre qu'en 1948 -trois ans sans baguette, autant dire trois siècles en ce qui le concerne-.

Voilà pour l'histoire en dehors du film. Venons-en maintenant au film proprement dit :

Une fois l'Allemagne vaincue, il a fallu procéder à la dénazification dans toutes les couches sociales allemandes. Certains allemands se firent remarquer plus que d'autres, Wilhelm Furtzwängler. La base de l'acharnement dont il est victime est du à l'appréciation de ses interprétations des oeuvres de Beethoven, Mozart (je vous recommande d'écouter l'une d'entre-elles, spécifiquement du Beethoven pour saisir la réelle différence) notamment par Hitler. Il y a également la poignée de mains avec Hitler et le fait que sa musique soit considérée d'une manière non dite mais évidente comme germanique au sens nazi du terme si ce n'est "aryenne". C'est ce qui fait qu'un major de l'armée américaine va s'acharner à faire emprisonner le compositeur, par tous les moyens possibles, jusqu'à nier l'absence de preuves reconnaissables par un jury.

Taking Sides, le cas Furtzwängler n'est pas en conséquence une œuvre magistrale au sens strict du terme -bien que les acteurs jouent avec vraisemblance et que les extraits des interprétations de Wilhelm Furtzwängler ainsi que d'autres morceaux de musique soient divins- en revanche il fait appel à la réflexion et pose plusieurs questions sur le rôle des artistes durant cette période noire de l'Allemagne.

Wilhelm Furtzwängler est un paradoxe à lui tout seul. Il se résume assez bien par ce dialogue "vous n'avez pas quitté l'Allemagne en 1933 comme certains de vos comparses" "Oui mais ils étaient obligés de le faire, ils étaient juifs et après tout je suis allemand, c'est mon pays".

Tout comme Chostakovitch (voir l'article sur le blog du forum) Wilhelm Furtzwängler s'est retrouvé confronté à la dictature et à un état totalitaire. Pour un chef d'orchestre, quitter son pays ou non en de telles circonstances est la décision la plus difficile qu'il puisse avoir à affronter. Monter un orchestre nécessite des sommes colossales, des musiciens de talent, des salles, un public, un répertoire... Ce qui ne peut pas se faire sans le concours de l'état -y compris en France à l'heure actuelle- ou le ministère de la culture, voire quelque chose qui y ressemble, c'est-à-dire le conseil général, la ou les régions, les fonds de soutien culturels.
Autrement dit, sans le concours de l'état nazi, il y a fort à parier que la carrière et la réputation de Furtzwängler n'auraient pas été aussi loin et haut. Comme je vous le disais, il est considéré encore aujourd'hui soit cinquante ans après sa mort comme le plus important chef d'orchestre du XXe siècle, il n'aurait sans doute pas profité de telles circonstances aux États-Unis ou même en Grande-Bretagne. Il aurait sans doute pu profiter du renouveau économique allemand d'après-guerre comme un tremplin pour sa carrière. Mais tout cela n'est qu'hypothèse.

Certains, comme Prokofiev ont essayé de poursuivre leur carrière ailleurs, avant de revenir là d'où ils venaient, pour des raisons économiques mais aussi et surtout d'appréciation de leur art, quitte à devenir prisonniers de leur propre choix sous la botte d'un état totalitaire qui juge et dicte ce qu'il est bon de jouer et ce qui ne peut pas être interprété. A la différence des compositeurs russes -devrais-je dire soviétiques- Wilhelm Furtzwängler a bénéficié d'une plus grande liberté et de moins de menaces ou d'invectives par voie de presse.

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