Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

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Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Lun 21 Mar 2011, 10:50 am

Dans les coulisses de la rédaction du journal "La Croix" entre juillet 1940 et juin 1944.


Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Durant la triste période de l'Occupation allemande en France entre juin 1940 et août 1944 les Français étaient très friands d'informations officielles mais surtout officieuses sur la réalité du conflit opposant les forces de l'Axe à celles des Alliés. Parmi les "sources" très écoutées il y avait - outre l'inévitable "bouche à oreille" - les informations glanées ça et là à l'écoute des stations de radiodiffusion alliées ou neutres (dont hélas il ne reste pratiquement plus de traces aujourd'hui...) et à la lecture des journaux (qui fort heureusement - du moins pour la France grâce au site ternet "Gallica" de la "BNF" - Bibliothèque Nationale de France - sont déjà numérisés pour beaucoup d'entre eux ou en cours de numérisation pour beaucoup d'autres) dont les lecteurs décodaient les informations "officielles" - et donc peu crédibles - et ce que les rédacteurs essayaient de faire comprendre, en déjouant la censure, à leurs fidèles lecteurs, grâce à des conditionnels, des points de suspension, et des artifices typographiques...

Il est évident que seuls les journaux paraissant en zone non occupée pouvaient se le permettre, ceux imprimés en zone occupée ne pouvant que faire paraître des informations sous un strict contrôle des autorités allemandes.

Il n'y a - du moins à ma connaissance (si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à nous le faire savoir) - pas d'ouvrages traitant de ce sujet à part celui écrit par Pierre Limagne, rédacteur à "La Croix" intitulé "Éphémérides de quatre années tragiques 1940-1944" en quatre gros volumes parus très peu de temps après les événements qui sont évoqués :

- 1°) Tome I : "De Bordeaux à Bir-Hakeim" (lundi 1er juillet 1940 - mardi 30 juin 1942), éditions de "La Bonne Presse" 5 rue Bayard, Paris 8ème, 4ème trimestre 1945, 619 pages ;

- 2°) Tome II : "De Stalingrad à Messine" (mercredi 1er juillet 1942 - mardi 31 août 1943), éditions de "La Bonne Presse" 5 rue Bayard, Paris 8ème, 2ème trimestre 1946, 1 412 pages ;

- 3°) Tome III : "Les assauts contre la forteresse-Europe" (mercredi 1er septembre 1943 - vendredi 14 juillet 1944), éditions de "La Bonne Presse" 5 rue Bayard, Paris 8ème, 1er trimestre 1947, 619 pages ;

- 4°) Tome IV : "Du 14 juillet 1944 à l'arrêt des hostilités" (samedi 15 juillet 1944 - mercredi 9 mai 1945), éditions de "La Bonne Presse" 5 rue Bayard, Paris 8ème, 2ème trimestre 1948, 267 pages.

Malheureusement ces quatre volumes sont rédigés - pénurie de papier oblige !... - en très petits caractères assez serrés, très difficiles à lire, sur un papier de qualité très médiocre... Crying or Very sad Crying or Very sad Crying or Very sad

Il y a eu fort heureusement une réédition des trois premiers volumes en 1987 aux éditions "de Candide" à Villeneuve de Berg en Ardèche sur un nettement meilleur papier (malheureusement je ne possède que la première édition...). Voici ce qu'en disait Jean-Pierre Rioux dans la revue d'histoire du vingtième siècle n°21 en 1989 ( http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1989_num_21_1_2107_t1_0161_0000_2 ): « Il faut donc saluer la hardiesse d'un éditeur de province qui a pris le risque d'offrir de nouveau au public cet exceptionnel instrument de travail.
On y trouve en effet non seulement des informations à l'amont, avant censure et publication tronquée ou édulcorée dans la presse, établies par croisement des dépêches d'agence et des écoutes de radio, mais aussi mille notations de couloir, mille petits signes des insensibles évolutions du moral des Français, un panorama fouillé des rumeurs et des états d'âme des gouvernants et des gouvernés. Et la haute figure de Pierre Limagne entremêle des remarques venues de l'intelligence et du cœur qui font de ces Éphémérides une extraordinaire méditation sur la liberté au jour le jour.

Jean-Pierre Rioux.
»

Je compte moi-même, en m'appuyant essentiellement sur l'ouvrage de Pierre Limagne, vous faire pénétrer dans les coulisses de la rédaction du quotidien "La Croix" durant ces quatre années tragiques, entre juillet 1940 et juin 1944.

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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Lun 21 Mar 2011, 1:40 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Je voudrais tout d'abord vous indiquer quel était le tirage moyen du quotidien catholique "La Croix" en 1938 : 153 000 journaux imprimés quotidiennement.

Le "lectorat" de ce quotidien catholique était très différent de celui des autres journaux français : uniquement des catholiques pratiquants. "La Croix" avait une particularité : elle n'était pas vendue en kiosque, mais uniquement sur abonnement. Ses principaux abonnés étaient les évêchés, les presbytères, les séminaires, les couvents, les responsables des mouvements catholiques, et de nombreuses personnes catholiques pratiquantes.

Tous ces lecteurs lisaient surtout - du moins en temps de paix - les informations à connotation religieuse que l'on ne trouvait point dans les autres quotidiens.

Le premier numéro du quotidien "La Croix" était daté du samedi 16 juin 1883 (voir : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2102478 ). Le prix indiqué était de "un sou". Cette référence à une unité monétaire de l'Ancien Régime - "La Croix" était en 1883 un journal non seulement royaliste mais en plus "légitimiste" (donc partisan du Comte de Chambord, celui qui aurait dû devenir le futur roi "Henri V" - ne fut pas du tout du goût des autorités de la Troisième République qui l'obligèrent dès son numéro 12 (daté du vendredi 29 juin 1883) à indiquer désormais comme prix "5 centimes". Mais "La Croix" fit savoir à ses lecteurs qu'elle n'acceptait pas du tout de bon cœur cette mesure "républicaine" puisqu'elle publia dans ce numéro la mention suivante juste sous le titre du journal (voir : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2102580.image ) « Un ordre nous ayant interdit de mettre ici que le journal se vend : UN SOU nous avertissons que désormais il se vendra 5 centimes ». Le journal "La Croix" s'est moqué de cette mesure dans l'article très humoristique signé de "Le moine", publié en deuxième colonne intitulé justement "UN SOU".

Le journal "La Croix" ne cessera de combattre la République que juste après la Première guerre mondiale, à partir de 1920.

Son numéro 17 603 daté du mardi 11 juin 1940 (se rappeler toujours que "La Croix" était alors un journal dit "du soir" et donc paraissait en réalité la veille, donc le lundi 10 juin 1940) est le tout dernier qui sera publié à Paris, à son adresse traditionnelle du 5 rue Bayard (Paris 8ème). Après une journée de non parution "La Croix" sort son numéro 17 604 daté du jeudi 13 juin 1940 avec une nouvelle adresse "provisoire" : 14-16, rue Saint-Siméon à Bordeaux (Gironde). "La Croix" de Bordeaux ne sortira que seize numéros sur les rotatives bordelaises. Son 16ème et dernier numéro (n° 17 619) sera daté du dimanche 30 juin 1940.

"La Croix" ne va plus paraître pendant trois jours, puis, avec un numéro daté du jeudi 4 juillet 1940 (n° 17 620), va reparaître avec une nouvelle adresse "provisoire" elle aussi : 3, place de l'Ancienne-Comédie à Limoges (Haute-Vienne). Mais cette fois-ci le "provisoire" va durer près de quatre ans jusqu'au dernier numéro (n° 18 829) daté du mercredi 21 juin 1944.

Ce n'est qu'avec le numéro daté du 1er février 1945 que "La Croix" pourra reparaître à Paris à son adresse traditionnelle du 5 rue Bayard (Paris 8ème). Depuis le lundi 11 janvier 1999 "La Croix" est devenue un journal "du matin".

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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  supertomate le Lun 21 Mar 2011, 8:29 pm

Merci Roger pour cet exposé (et d'autres) ... qui m'a un peu frustré. géné
les lecteurs décodaient les informations "officielles" - et donc peu crédibles - et ce que les rédacteurs essayaient de faire comprendre, en déjouant la censure, à leurs fidèles lecteurs, grâce à des conditionnels, des points de suspension, et des artifices typographiques...
Je croyais que tu allais un peu nous expliquer tout ça, donner des exemples. Si le coeur te dit de nous parler de la censure et de son contournement, tu auras au moins un lecteur.
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Lun 21 Mar 2011, 9:08 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Je vous propose maintenant quelques points qui m'ont semblés intéressants, car très peu connus, parmi les très nombreuses informations, très diverses, que l'on trouve dans les "Éphémérides" de Pierre Limagne au mois de juillet 1940.

Mardi 2 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 3) :
Reddition de 20 000 défenseurs de la ligne Maginot.
Hitler visite Mulhouse et une partie de l'Alsace.

Mercredi 3 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 4) :
Premier numéro de l'édition de Limoges de La Croix, daté du jeudi 4 juillet 1940 et imprimé au Courrier du Centre.

Dimanche 7 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 4) :
Le Führer, parti le 10 mai 1940 pour le front occidental, regagne Berlin.

Mercredi 10 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 4) :
Par 569 voix contre 80, l'Assemblée Nationale donne "tout pouvoir au gouvernement de la République, sous la signature et l'autorité de M. le maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes la nouvelle Constitution de l'État français".

Lundi 15 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 7) :
Transfert de La Croix à l'imprimerie Lavauzelle, moins encombrée que celle du Courrier du Centre.

Mardi 16 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 7) :
Pierre Limagne est démobilisé et rejoint la rédaction de La Croix à Limoges. Voici ce qu'il écrit à ce sujet : « Je suis démobilisé et me mets au courant. Impossible de publier dans les journaux d'autres informations que celles des dépêches transmises - généralement de Berlin - à l'agence Havas. La plupart des sujets de "papiers" sont interdits par la censure. »

Samedi 20 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 7) :
Pierre Limagne dévoile la première "consigne à la presse" reproduite dans son ouvrage : Consigne n° 6 : « Rien sur la mission de M. Montigny au service de presse. »

Dimanche 28 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 9) :
L'offensive contre l'Angleterre "est une question de jours" disent les speakers des postes de T.S.F. nazis.
Suspension du trafic postal entre les deux France.
Le ministère de l'Intérieur fait savoir, à Vichy, que la zone occupée a été divisée en cinq compartiments par les autorités occupantes.

Lundi 29 juillet 1940 (Éphémérides, tome I, page 9) :
Depuis l'armistice, la presse n'a guère publié, avec des retards considérables, que les dépêches D.N.B.-Havas, successivement visées à Berlin et à Vichy. Autorisation est donnée aujourd'hui de se servir de Radio-Stuttgart. Les lecteurs vont devoir beaucoup de nouvelles à ce bon M. Ferdonnet.
Consigne n° 48 : « Les journaux pourront désormais utiliser avec discrétion, sous réserve du contrôle de la censure, les écoutes allemandes et italiennes. »

A suivre...


Dernière édition par roger15 le Mar 22 Mar 2011, 8:48 pm, édité 1 fois
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Lun 21 Mar 2011, 9:19 pm

supertomate a écrit: Je croyais que tu allais un peu nous expliquer tout ça, donner des exemples. Si le cœur te dit de nous parler de la censure et de son contournement, tu auras au moins un lecteur.
Bonjour Supertomate, Smile

Rassure-toi, ça va venir... Notamment les fameux articles signé "NC" que jamais les services de la "censure régionale" à Limoges, ni ceux de la "censure centrale" à Vichy, ni même les ceux de la "censure allemande" après l'invasion de la zone non occupée par l'armée allemande à compter du 11 novembre 1942 ne sauront décoder !... Mais en revanche les abonnés à ce journal sauront très bien à quoi s'en tenir en voyant des articles signés "NC" !!!... Ces fameux articles signés "NC" permettront à La Croix de prouver après la fin de l'Occupation allemande qu'elle a bien participé efficacement à la Résistance.

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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  Phil642 le Lun 21 Mar 2011, 9:49 pm

Bonsoir,

Les archives numérisées du journal a Croix sont disponibles (1880 - 1944) sur le site de la BNF:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb343631418/date


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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Mar 22 Mar 2011, 11:19 am

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Avant de continuer mon analyse chronologique des Éphémérides de quatre années tragiques de Pierre Limagne, je crois qu'il est utile de préciser quelques points importants :

- 1°) durant toute l'Occupation la censure du gouvernement de Vichy sera impitoyable envers les journaux - et plus spécialement envers les quotidiens - publiés en zone occupée, et ceci même après l'invasion de cette zone par l'armée allemande à partir du 11 novembre 1942.

- 2°) le gouvernement de Vichy usera - et abusera - de deux armes pour restreindre la liberté de publication des journalistes :
* tout d'abord les "notes d'orientation" qui indiqueront aux journaux ce qu'il faut obligatoirement publier. Mais afin d'éviter que le public ne puisse se douter que la liberté de la presse n'existait quasiment plus en fait il était interdit à ces publications de reproduire sans retouche les "articles tout prêts" (les lecteurs l'auraient alors très facilement détecté) mais il fallait que chaque titre fasse un article "original", avec ses expressions propres, de façon à rassurer ses lecteurs habituels... Bien entendu il fallait que la "substance" principale de la "note d'orientation" soit intégralement respectée !...
* ensuite les "consignes à la presse" qui devaient être impérativement suivies et qui indiquaient ce qu'il était interdit d'évoquer ou au contraire ce qu'il était obligatoire d'insérer (souvent avec des indications typographiques impératives !...).

- 3°) le gouvernement de Vichy obligera les journaux à soumettre au censeur "régional" (situé à Limoges pour La Croix) la "morasse" du journal avant d'obtenir l'autorisation de publication pour le quotidien concerné. Souvent le censeur régional exigera des "coupes" ou même interdira carrément un article. Il pouvait enfin, en cas de doute, "différer un article" et le transmettre à la "censure centrale" de Vichy pour obtenir son avis.

- 4°) il fallait donc pour les journalistes être très prudents et arriver à "berner finement la censure" afin de la détourner très discrètement sans attirer l'attention du censeur régional, sinon celui-ci avait une arme redoutable : faire interdire le quotidien pour une période plus ou moins longue... La Croix, constatant que l'équipe du censeur régional de Limoges était constituée de militaires a trouvé un moyen très ingénieux de ridiculiser l'idéologie nazie : la critiquer à travers des conférences tenues par des évêques ou même par le Vatican (à travers les émissions en langue française de Radio-Vatican et la reproduction d'articles du journal pontifical L'Osservatore Romano) sur l'histoire de l'Église catholique contre les "Barbares" et les "Tyrans". Les lecteurs comprenaient bien mieux que la censure quelle idéologie actuelle et quel "tyran" contemporain étaient en réalité visés par ces articles religieux historiques... Wink

- 5°) La Croix était -du moins jusqu'à novembre 1942 très "Maréchaliste" !... Le Maréchal Pétain était, notamment à cause de son catholicisme ouvertement affiché, très bien considéré par ce journal. En revanche ce quotidien était très "anti-vichyssois" : le personnel gouvernemental de Vichy (en premier lieu Pierre Laval puis l'amiral de la Flotte François Darlan) sera détesté !...

- 6°) La Croix était foncièrement anti-nazie et anti-hitlérienne. Les persécutions contre les juifs seront considérées comme une honte !...

Deux exemples pour illustrer le dégoût des responsables de La Croix envers les lois antisémites :

Le Père assomptionniste Léon Merklen (1875-1949), Rédacteur en Chef de La Croix entre 1927 et 1949, n'hésitera pas à écrire dans un article publié en première page par La Croix n° 17 962, datée du jeudi 14 août 1941 intitulé "L'heure de Marie" : « La pauvre petite Juive, inconnue, méprisée, que l'Ange du Seigneur a saluée comme la Mère du Sauveur du monde (...) » (voir la numérisation de ce numéro par "Gallica" : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k444334b ). N'était-ce pas alors du courage que de publier cela le 14 août 1941 ?

Curieusement, ce n'est que le samedi 23 août 1941 que le "censeur central" (un certain Dumont), situé à Vichy, qui en épluchant la presse imprimée à Limoges, repérera cet article et indiquera à Alfred Michelin (1883-1975), Directeur de La Croix que de traiter Marie de "pauvre petite juive, inconnue, méprisée" constituait une "provocation" contre le gouvernement de Vichy !... (voir "Éphémérides" de Pierre Limagne, volume I, page 230).

Deuxième exemple : le mardi 13 mai 1941, la censure centrale à Vichy demande par téléphone à La Croix, ainsi qu'à tous les journaux publiés en zone non occupée de lui envoyer avant le 16 mai « la liste complète du personnel de leur rédaction, avec indication de l'ancienneté de l'origine raciale et des fonctions occupées ». En accord avec Alfred Michelin et du Père Léon Merklen il est répondu à Vichy que « nul dans la rédaction n'est juif, à l'exception du "Patron", car ici le "Patron" est juif et nous imprimons sur chaque numéro du journal, à la place d'honneur, l'image de son corps cloué sur une croix supportant l'étiquette "Jésus de Nazareth, roi des Juifs" ». Quel autre quotidien aurait osé répondre cela au gouvernement de Vichy le 13 mai 1941 ? (voir "Éphémérides" de Pierre Limagne, volume I, page 160).

- 7°) enfin, et pour faire plaisir à "Supertomate", voici un exemple - assez amusant - où La Croix a réussi à ridiculiser une consigne du gouvernement de Vichy :

Le vendredi 29 août 1941 paraît une "consigne" à la presse :
Consigne n° 366 [la numérotation des "consignes" changera plusieurs fois au cours de l'Occupation] : « Les articles sur le voyage du maréchal en Gascogne doivent être présentés sur quatre colonnes au moins. Le titre doit faire mention de la présence de l'amiral Darlan aux côtés du maréchal. »
La rédaction de La Croix décide de respecter cette "consigne" tout en la détournant finement...

Le numéro de La Croix daté du samedi 30 août 1941 (n° 17 975 ) titrera sur quatre colonnes : "Accompagné de l'amiral Darlan et de M. Joseph Barthélemy, le maréchal Pétain reçoit en Gascogne le même accueil enthousiaste auquel l'a accoutumé au cours de ses voyages la fervente affection des Français". Voir la numérisation de cette "une" par Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k444347t.image .

Pierre Limagne ("Éphémérides", volume I, page 234) indique la réaction de la censure régionale de Limoges : « Une consigne nous obligeant à glisser le nom de Darlan dans le titre, nous faisons précéder la phrase préparée d'un très petit "accompagné de l'amiral Darlan et de M. Joseph Barthélemy" ; la censure nous reproche de "minimiser Darlan" en le mettant sur le même pied qu'un ministre, mais n'ose pas refuser notre page déjà montée. » Ce n'était qu'un "clin d'œil" ridiculisant une consigne (ce qu'évidemment les lecteurs n'ont pas pu savoir), mais pour l'époque c'était déjà très audacieux !... Wink

Par la suite je compte vous évoquer bien des "consignes" complètement stupides du gouvernement de Vichy et comment parfois La Croix a réussi à les transgresser !... Smile

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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Mar 22 Mar 2011, 2:56 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Je continue mon analyse chronologique des Éphémérides de quatre années tragiques de Pierre Limagne, en indiquant quelques points qui m'ont semblés intéressants, au cours du mois d'août 1940.

Jeudi 1er août 1940 (Éphémérides, tome I, page 11) :
« Les derniers événements n'ont fait que renforcer la solidité du pacte germano-soviétique », affirme Molotov devant le Soviet suprême.

Mardi 6 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 12) :
Les Allemands, apprend-on à la rédaction de La Croix, ont déjà effectué le long de la Manche, des tentatives d'embarquement sur bateaux plats et la R.A.F. leur a tué plusieurs dizaines de milliers d'hommes. La mer rejette de nombreux cadavres. [note de Roger 15 : cette information est évidemment un "bobard", mais c'est un des autres intérêts du livre de Pierre Limagne : nous indiquer tous les "bruits de couloir" qui circulaient dans cette rédaction, qu'ils aient été vrais ou faux...]

Mardi 13 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 13) :
Discours radiodiffusé de Pétain. Pour le retour à Paris, « il ne s'agit plus maintenant que
d'un délai
» ! Mais on dirait que cette phrase tend surtout à faire porter aux Allemands la responsabilité d'une prolongation sérieuse du séjour à Vichy.

Mercredi 14 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 14) :
Les journaux sont maintenant remplis de dépêches fort tendancieuses. Chez nous on les fait soigneusement suivre de la signature Havas.

Jeudi 15 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 14) :
Attaques particulièrement violentes de Radio-Paris contre les "revanchards" de La Croix et Pierre Limagne en particulier.

Samedi 17 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 15) :
Premier numéro de l'Illustration rentré à Paris !!!

Mardi 20 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 15) :
Churchill fait le point aux Communes. Comme à l'ordinaire, nous laissons à Havas la responsabilité des truquages dans le texte du discours.
Vichy signale : à la date du 10 août, 800 000 réfugiés étaient rentrés en zone occupée.
Un avion à jeté des bombes près de Châteauroux.

Dimanche 25 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 16) :
Pétain visite à Randan [Puy-de-Dôme], le camp principal des "Compagnons de France", nouveau mouvement de jeunesse, à l'allure officielle assez inquiétante.
L'autre jour le ministère de l'Air, pour essayer de mettre un terme aux récriminations contre nos aviateurs, quasi absents du ciel de France pendant la débâcle, avait publié le tableau de leurs succès, proportionnellement considérables. Cela n'a pas plu aux vainqueurs. Les journaux doivent publier maintenant, sans y changer un mot, sous peine de suspension, un nouveau communiqué où il est dit que si nos aviateurs ont été bien, ceux de l'Allemagne ont été mieux.
Mort du duc de Guise [Jean d'Orléans, qui se serait appelé "Jean III" en cas de restauration de la monarchie, arrière petit-fils de Louis-Philippe 1er, roi des Français, fils du duc Philippe d'Orléans, et père d'Henri d'Orléans, Comte De Paris - même si elle n'était plus "légitimiste" mais "orléaniste", La Croix restait quand même pas mal royaliste...].

Mardi 27 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 17) :
Une note Havas annonce comme prochaine l'entrée en vigueur de la carte de beurre.

Mercredi 28 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 17) :
Le lieutenant Jean Zay, accusé de désertion, subit son premier interrogatoire au tribunal militaire de la 13ème région.

Jeudi 29 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 18) :
Laval rentre à Vichy après avoir passé quatre jours dans la capitale (la censure insistera pour qu'un gros titre annonce le retour du Dauphin). Triomphant il dit aux journalistes : « Les relations postales entre les deux zones pourront être reprises le 10 septembre, le gouvernement et la presse regagneront Paris vers la fin octobre. » Et d'ajouter : « Surtout, n'écrivez pas cela. »

Samedi 31 août 1940 (Éphémérides, tome I, page 18) :
A Radio-Londres, intéressant exposé sur la manière dont l'Allemagne saigne à blanc notre pays, grâce à l'emploi massif de billets de la Banque de France dévalués. Il est évident que nous ne pouvons pas, dans les journaux, faire la moindre allusion à la multiplication à l'infini de francs-papier. Une consigne permanente a d'ailleurs été publiée à ce sujet il y a plus d'un mois.
Consigne n° 44 : « Ne pas laisser critiquer le problème monétaire. Sur le cours du franc, rien d'autre que le cours officiel de l'Office des changes. »

A suivre...
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Mer 23 Mar 2011, 12:14 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Je continue mon analyse chronologique des Éphémérides de quatre années tragiques de Pierre Limagne, en vous relatant quelques éléments qui m'ont semblés intéressants, au cours du mois de septembre 1940.

Dimanche 1er septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 19) :
On sent la menace contre l'Angleterre toujours pressante ; après la mi-septembre, il sera trop tard, à cause de l'état de la mer.

Lundi 2 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 19) :
Des bombes sont tombées sur Digne. Sans doute un avion anglais s'est-il délesté. Pas de blessés.
Le journal Marianne est interdit pour trois mois. Il avait l'habitude de publier des papiers très osés. Ses derniers numéros ont paru avec de grands blancs. Or maintenant, la presse n'a plus le droit de laisser de grands blancs ni de mettre : « x lignes censurées. » Elle est tenue d'envoyer ses articles assez tôt à la censure pour avoir le temps, s'ils sont différés ou refusés, de les remplacer par d'autres.

Vendredi 6 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 21) :
Pétain remanie son Cabinet. A l'exception de Laval, plus aucun parlementaire - notamment aucun des parlementaires de la famille Flandin-Bonnet-Déat - mais encore un certain nombre de politiciens. Pourquoi Weygand, d'ailleurs immobilisé pour plusieurs semaines à la suite d'un accident d'avion qui s'est produit ce matin, reçoit-il une mission en Afrique ?
Radio-Paris s'en prend au cléricalisme, à La Croix et à... Pierre Limagne.

Samedi 7 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 21) :
Nous publions ce soir, d'après Le Patriote des Pyrénées, un émouvant message diffusé plusieurs fois, parait-il, à l'adresse des Français par Radio-Vatican à la fin du mois de juin, et qui, dans le désordre général, avait trouvé peu d'écho.
Daladier, Reynaud et Gamelin, apprenons-nous, ont été mis en résidence surveillée à Chazeron, dans le Puy-de-Dôme.
Au cours de ses commentaires sur le remaniement d'hier, la B.B.C. fait remarquer : après avoir été souvent attaqué par Radio-Paris, Baudouin vient tout de même de sauver sa place.

Dimanche 8 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 21) :
Interdiction aux journaux de mettre des titres sur plus de deux colonnes. L'application de la règle de la fameuse "instruction verte" des censeurs, qui interdit de recourir aux manchettes sensationnelles, sera en outre très stricte.

Mercredi 11 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 22) :
L'Auto rentre à Paris.

Dimanche 15 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 24) :
Blum est interné à Chazeron.
Premier numéro de la Croix du dimanche ressuscitée.

Samedi 21 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 26) :
Ces jours derniers, les Notes d'orientation donnaient à la presse des consignes acceptables, surtout à propos de la mise en œuvre des initiatives gouvernementales contre le chômage, le gaspillage, etc. Mais elles ont l'air de prendre un ton nouveau. Celle d'aujourd'hui, dans sa rubrique "Questions extérieures", est malheureuse : « Rappeler que, suivant les stipulations de l'accord Churchill-de Gaulle du mois d'août dernier, les dissidents français sont payés par l'argent anglais... Montrer que l'échec anglais en Égypte est sérieux. »

Dimanche 22 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 26) :
Toujours pas de correspondance entre les deux zones. Les Allemands auraient, paraît-il, retiré leur autorisation à la suite du refus de Pétain de laisser diffuser en zone libre un éloge du national-socialisme fait par Marquet qui, aussitôt chassé du gouvernement, a passé de l'autre côté de la barricade.

Lundi 23 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 27) :
Allocution de George VI aux peuples de l'Empire britannique.
Entrée en vigueur, sur le territoire français, des cartes de pain et de viande.

Mardi 24 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 27) :
Deux pages de la Note d'orientation sont consacrées à ce malheureux combat pour la conquête du Sénégal. Si nos confrères manquent d'imagination, ils vont trouver là un papier tout prêt, en même temps que de bons conseils : « Souligner la félonie du général de Gaulle et l'horreur qu'inspire sa conduite à tous les bons Français. »
Dans l'Œuvre, qui vient de rentrer à Paris, signature de Déat, évidemment, mais aussi de Jean Piot, de La Fouchardière. Dès le premier numéro, on tape sur les catholiques, et cela s'explique d'autant mieux qu'entre ce joli monde et nous le fossé vient encore de s'élargir.

Jeudi 26 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 28) :
Nouvelles de Vichy : Le gouvernement est très divisé en face des Allemands. Nos ministres font installer chez eux des appareils de chauffage et ce détail nous renseigne mieux sur le projet de retour à Paris que des discours.
La Note d'orientation d'aujourd'hui indique : « Insister sur la situation stupide où se trouve l'Angleterre par suite de la politique de Churchill.»
Consigne n°190 : « Les titres des journaux relatifs aux événements de Dakar doivent souligner l'échec anglais et non pas traduire la thèse britannique, selon laquelle la flotte s'est retirée afin d'épargner des vies françaises. »

Samedi 28 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 29) :
Pour bien montrer que l'Œuvre et l'Effort poursuivent, chacun de leur côté, en zone occupée et en zone libre, la même besogne de décomposition, Spinasse, directeur du second journal, a envoyé aujourd'hui un article au premier.
Ma provision de louanges pour les initiatives heureuses du gouvernement sur le plan intérieur étant épuisée et les critiques n'étant pas admises, je renonce [c'est Pierre Limagne qui écrit cela] à publier dans La Croix des billets d'information politique.
A dater de ce samedi, obligation nous est faite de citer intégralement - si on les cite, car tous ne sont pas imposés - les communiqués des différents ministères. Pareille mesure va beaucoup contrarier la presse. Le nombre des papiers "pondus" par les ministères est, en effet, considérable. Dans toute cette littérature, pas mal de notes en contradiction les unes avec les autres, beaucoup de paragraphes faisant double emploi, plus encore d'explications rendues incompréhensibles par l'abus du galimatias administratif. Nous voudrions pouvoir résumer, retoucher, corriger, faire des tableaux pratiques. on comprend que les différents départements intéressés redoutent des erreurs. Mais comme chaque communiqué contient au moins un détail pouvant intéresser les lecteurs, il faudra gaspiller chaque jour une demi-page pour les mettre tous. Ceci en un temps où le papier est rare...

Lundi 30 septembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 29) :
Après la capitulation française, l'Angleterre, d'après Weygand et tant d'autres, devait tenir moins de trois semaines ; elle a tenu plus de trois mois et maintenant ne risque plus de "lâcher" : ça change ici bien des points de vue.

A suivre...
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Jeu 24 Mar 2011, 6:26 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Je continue mon analyse chronologique des Éphémérides de quatre années tragiques de Pierre Limagne, en vous relatant quelques éléments qui m'ont semblés intéressants, au cours du mois d'octobre 1940.

Mardi 1er octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 31) :
Le "chef des autorités allemandes" en France légifère aujourd'hui contre les juifs de la zone occupée. On avait pourtant dit que la convention d'armistice nous laissait l'administration du territoire ! Vichy s'empresse d'ailleurs de signaler : Un projet intéressant les juifs est également à l'étude de ce côté-ci de la ligne de démarcation.
Le Journal Officiel publie le décret qui fixe la composition de la Cour martiale.
Les premières "cartes postales familiales interzones" arrivent de Paris avant que la mise en vente ait commencé en zone non occupée. Toutes les occasions, si menues soient-elles, paraissent bonnes aux Allemands pour jeter le discrédit sur l'organisation française.
Pomaret est interné à Pellevoisin [département de l'Indre]. Le premier ministre de l'Intérieur du maréchal [Charles Pomaret] en prison, le second [Adrien Marquet] passé du côté des Allemands : ce n'est pas mal !

Mercredi 2 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 32) :
Incident à la censure entre Faille [Raymond Faille, journaliste à La Croix], chargé par La Croix de la liaison avec cet établissement, et le censeur principal, à l'heure actuelle notre confrère René G... [Pierre Limagne ne cite pas le nom du ce censeur principal de Limoges], vraisemblablement peu satisfait de la besogne qu'on lui impose. Vichy considère comme anglophiles trois quotidiens de la région. La Croix serait un des trois journaux mis au pilori. « Nous ne sommes ni pro-anglais, ni pro-allemands, fait remarquer Faille ; nous essayons de donner des informations objectives. » Voilà bien justement ce que Vichy ne veut pas ! La censure centrale exige de ses subordonnés non seulement qu'ils sachent tailler dans les articles, mais encore et surtout qu'ils sachent imposer une orientation aux journalistes. Pour La Croix, la consigne est en somme de fournir des informations tendancieuses ou de n'insérer que des articles religieux. « Nous publions aujourd'hui un article religieux de l'abbé Thellier de Poncheville, constate encore Faille, et il a été fortement blanchi. » Le censeur conclut sur la nécessité d'éviter toute difficulté supplémentaire avec nos vainqueurs. Nous comprenons que les Allemands lisent La Croix de la première à la dernière ligne. A la suite de cet incident, Alfred Michelin écrit au censeur, René G..., pour préciser la position de notre journal qui doit, en tant qu'organe religieux, condamner la violence comme moyen plolitique, dénoncer les erreurs modernes - depuis le racisme jusqu'au communisme, - être, avec la prudence imposée par les circonstances, l'écho fidèle de la radio du Vatican, elle-même écho de la parole du Pape. A cette lettre, il sera fait par le censeur, d'ailleurs nullement responsable de nos difficultés, une réponse on ne peut plus satisfaisante.

Jeudi 3 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 32) :
La démission de Chamberlain [Arthur Neville Chamberlain (18 mars 1869 - 9 novembre 1940) Premier Ministre du Royaume-Uni entre le 28 mai 1937 et le 10 mai 1940, puis "lord-président du Conseil" entre le 10 mai et le 3 octobre 1940 ; il est surtout célèbre pour avoir été "l'homme des accords de Munich" le 30 septembre 1938] est, à Londres, l'occasion d'un remaniement ministériel : Kingsley Wood, chancelier de l'Échiquier ; Ernest Bevin ministre du Travail, et le nouveau lord-président du Conseil, John Anderson, entrent au Comité de guerre.
Jouhaux [Léon Jouhaux, le secrétaire général de la CGT] aurait fait l'objet d'une mesure "d'internement administratif" [à Montpellier].
Nouvelles d'un camp de jeunesse : Gros travaux le dimanche matin à la place de la messe ; incidents pénibles, telle cette mise aux fers d'un jeune sur la place publique jusqu'à l'intervention des villageois ; la plupart des inconvénients de la caserne, presque sans compensation.

Vendredi 4 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 32) :
Jean Zay est condamné, à la majorité, par le tribunal militaire : déportation. [Jean Zay, ancien ministre de l'Éducation Nationale lors des gouvernements du Front-Populaire, sera interné d'abord dans un caserne à Clermont-Ferrand, puis au fort Saint-Nicolas à Marseille, et enfin à la maison d'arrêt de Riom. C'est là que le 20 juin 1944 les miliciens de Joseph Darnand viennent le chercher pour le conduire, parait-il à la prison de Melun. Jean Zay se croira sauvé car ces hommes lui déclarent qu'ils sont en réalité des résistants déguisés qui ont pour mission de le conduire dans un maquis de l'Allier. En réalité ils l'assassineront dans un bois près d'une ancienne carrière au lieu-dit "Les Malavaux", commune de Molles (Allier)].

Dimanche 6 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 33) :
Nouvelles de la Manche : Les Allemands ont bien perdu des dizaines de milliers d'hommes dans des opérations d'embarquement. Leurs péniches ont été incendiées par l'aviation anglaise, et les hôpitaux de l'Ouest sont remplis de soldats brûlés. [C'est bien entendu un nouveau "bobard"].
A l'Officiel : loi supprimant les écoles normales primaires.

Lundi 7 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 33) :
Nos vainqueurs ont constaté très vite que leurs journaux de Paris étaient sans influence, et c'est pour cela qu'ils ont voulu faire venir dans la capitale quelques feuilles d'abord installées en zone non occupée. Depuis le retour de L'Œuvre, Radio-Paris la cite tous les jours. Heureusement que le Français moyen n'est pas idiot !

Mardi 8 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 34) :
La censure oblige La Croix à remplacer dans son numéro daté de demain le titre « Un journal allemand fait l'éloge de M. Laval » par celui-ci : « La National Zeitung et le gouvernement
français ». Voir la numérisation de ce numéro de La Croix par "Gallica" : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k444076j/f2 (page 2).

Mercredi 9 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 34) :
Outre-Manche, Churchill devient chef du parti conservateur, en remplacement de Chamberlain, qui se retire de la vie politique.
Dans une allocution, d'ailleurs bonne, Pétain annonce pour vendredi le "Message" par lequel il fera connaître aux Français les grandes lignes de la Constitution envisagée. Le maréchal, donnant un démenti aux déclarations récentes de certains de ses collaborateurs, dit : « Le rationnement nous a été imposé à la fois par la sévérité de la défaite et par la volonté du vainqueur. » Paroles courageuses sur les souffrances des « populations d'Alsace et de Lorraine contraintes de quitter brusquement leurs villes et leurs villages », sur « la dignité des
Parisiens »... qu'il « espère retrouver bientôt, à l'approche de cet hiver qui sera rude ».

Jeudi 10 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 34) :
De Gaulle est au Cameroun. Le colonel Leclerc, gouverneur de la colonie, l'a accueilli à Douala.
Pas de Note d'orientation aujourd'hui. Vichy estime, paraît-il, que, les journaux faisant fort peu de cas de ces papiers, il est inutile de leur envoyer. [Pierre Limagne précise que les Notes d'orientation suivantes reçues à Limoges seront datées du 17 et du 29 octobre 1940.]

Dimanche 13 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 36) :
Pierlot, président du Conseil belge, et Spaak, ministre des Affaires étrangères auraient été arrêtés, en Espagne, à la demande des Allemands. [En réalité Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak, arriveront - cachés dans une camionnette à double fond pour échapper à la police espagnole - à traverser toute l'Espagne et à fuire au Portugal où les Anglais arriveront à les récupérer et à les faire arriver jusqu'à Londres le 22 octobre 1940 d'où Hubert Pierlot dirigera le gouvernement belge en exil jusqu'à la Libération de Bruxelles].
Havas transmet une première mouture d'un discours prononcé hier soir par Roosevelt à l'occasion du "Colombus Day", puis l'annule et le remplace par une seconde, accompagnée de cette note de la censure centrale : « Le discours de M. Roosevelt ne devra être présenté dans les journaux qu'avec un titre d'une colonne rédigé de la façon suivante : "Un discours de M. Roosevelt". Aucun sur-titre ni sous-titre. Pas de phrase en exergue. »
Les Conseils généraux et départementaux sont supprimés. On fait sauter aussi beaucoup de municipalités, mais chacune séparément ; à la place se voient installer des délégations municipales.

Mardi 15 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 36) :
Nouvelles officieuses : Le maréchal voulait non seulement abroger - ce qui a été fait le 3 septembre - la loi interdisant aux religieux d'enseigner, mais aussi trouver un statut légal pour les Congrégations. Les Allemands se sont mis en travers de cette bonne intention.

Jeudi 17 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 37) :
La censure nous invite familièrement à parler le moins possible des Italiens, « car la piquette qu'ils viennent de prendre en Égypte les a rendu très irritables ».

Samedi 19 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 37) :
Londres annonce seulement aujourd'hui : « Les Allemands ont perdu de 40 000 à 45 000 hommes dans une tentative d'embarquement sur la Manche, le 16 septembre dernier. » [c'est bien entendu encore un "bobard" !...]
Demande d'inculpation, devant la Cour suprême, de Blum, Reynaud, Mandel.
Interdiction d'employer la formule "Gouvernement de Vichy".

Mardi 22 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 38) :
Entrevue Hitler-Ribbentrop-Laval "l'événement le plus important depuis l'armistice".

Mercredi 23 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 38 et 39) :
Entrevue Hitler-Franco à la frontière des Pyrénées.
Laval vient à Vichy mettre Pétain au courant de ses conversations avec le Führer.
On nous révèle que l'armistice était valable pour quatre mois. Si de nouveaux accords n'interviennent pas immédiatement, les hostilités reprendront.
Des bruits plus ou moins fantaisistes trouvent quelque crédit auprès de gens sérieux : l'Allemagne va prendre l'Alsace et la Lorraine évidemment. L'Italie s'adjugerait une partie des Alpes-Maritimes et Djibouti. Il est question de condominions franco-espagnol sur le Maroc, franco-italien sur la Tunisie, franco-germano-italien sur l'Afrique noire, d'alliance navale avec l'Allemagne et de ports de la zone libre mis à la disposition de la marine du Reich ; Laval, Baudouin et Darlan seraient "pour", et les autres ministres "contre" une discussion sur ces bases.
Vichy vient de faire arrêter René Nicod, député de l'Ain et maire d'Oyonnax, communiste dissident. [René Nicod, un des quatre-vingts parlementaires qui ont voté contre les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 au casino de Vichy, sera incarcéré jusqu'en juin 1944 à la prison d'Évaux-les-Bains dans la Creuse où il sera libéré par des FFI].
L'amiral Muselier est condamné à mort par contumace.
Pierlot et Spaak ont pu gagner Londres.

Jeudi 24 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 39) :
Entrevue Pétain-Hitler "quelque part en France occupée" [il s'agit de la fameuse entrevue en gare de Montoir-sur-le-Loir (Loir-et-Cher)]. Présence de Keitel, Ribbentrop, Abetz et Laval. Défense de parler pour le moment du voyage du maréchal et de dire que Laval était arrivé hier à Vichy en compagnie de personnalités allemandes.

Mercredi 23 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 39) :
La nouvelle de la rencontre d'hier parvient aux oreilles du public qui attend avec inquiétude des informations. Le maréchal est rentré à Vichy. Impossible de savoir ce qui a été décidé.
C'est dans un bourg appelé MONTOIRE qu'a eu lieu l'entrevue. Nous n'aurons pas de peine à retenir ce nom, car il n'a pas fini d'être prononcé à travers la France et hors de France.
Le D.N.B. a annoncé, d'après des nouvelles venues de la zone sud, l'internement d'Herriot. [Édouard Herriot, ancien Président du Conseil et ancien Président de la Chambre des députés, ne sera en réalité interné à Évaux-les-Bains (Creuse) qu'en novembre 1942 pour avoir renvoyé au maréchal Pétain sa légion d'honneur afin de protester contre son attribution à certains membres de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme - LVF]

Samedi 26 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 40) :
Laval, qui était allé à Paris immédiatement après la rencontre Hitler-Pétain, rentre à Vichy.
Le maréchal fait devant le Conseil des ministres un récit de sa conversation avec le Führer. Les deux chefs d'État « se sont mis d'accord sur le principe d'une collaboration », dit le communiqué de la présidence.
Loi instituant un "ordre des médecins".

Dimanche 27 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 40) :
« Notre pays s'est engagé dans la seule politique que commandait la situation », dit-on à Vichy. Mais Pétain précise, paraît-il, devant ses intimes : « Je n'ai rien signé, rien lâché. »
Le général von Stupnagel, qui a présidé la Commission d'armistice de Wiesbaden, vient d'être nommé gouverneur militaire en France occupée.

Lundi 28 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 40) :
Ultimatum de l'Italie à la Grèce vers 3 heures du matin. Athènes se cabre et Rome déclenche les hostilités avant 6 heures.
Entrevue Hitler-Mussolini à Florence.
Nouveau Conseil des ministres à Vichy avant le départ du Dauphin pour la capitale. Laval obtient le portefeuille des Affaires étrangères qu'en fait il gérait déjà. Baudouin conserve le titre de ministre et devient secrétaire d'État à la présidence du Conseil.

Mardi 29 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 41) :
On nous téléphone de Vichy que le gouvernement rentrerait à Paris entre le 15 et le 20 novembre. Scepticisme général.

Mercredi 30 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 41) :
Laval est à Paris.
« C'est dans l'honneur et pour le maintien de l'unité française..., que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration » dit Pétain au micro. Le discours n'avait pas été annoncé. Le maréchal, apprend-on, s'est décidé brusquement à le prononcer afin de couper l'herbe sous les pieds de Laval, celui-ci ayant prévu pour la soirée une déclaration à la presse parisienne.
La presse allemande de Bordeaux fait état en première page de la possibilité d'une rencontre entre Pétain et Mussolini, à la frontière franco-italienne, après conversation Ciano-Laval.
« L'Italie, comme l'Allemagne, maintient ses revendications envers la France », déclare l'agence italienne Stefani. Tiens ! Tiens !
Vichy dément qu'Herriot soit en résidence forcée.

Jeudi 31 octobre 1940 (Éphémérides, tome I, page 41) :
Laval a reçu la presse à l'hôtel Matignon : « Désormais, la France saura se protéger contre les ingérences étrangères et prendra seule, dans la liberté, la responsabilité de son action. » Joli !...
Le correspondant de la Gazette de Lausanne à Vichy dit que le gouvernement replié dans cette ville a décidé de laisser sans réponse « la note adressée par Roosevelt - personnellement est-il précisé - à Pétain ».

A suivre...
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Ven 25 Mar 2011, 11:30 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Voyons maintenant ce que dans les coulisses de la rédaction du journal La Croix l'on recueillait comme informations, officielles et officieuses, au cours du mois de novembre 1940.

Vendredi 1er novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 43) :
Au Conseil des ministres, Laval et Bouthillier, de retour de Paris, rendent compte de leurs entretiens avec les autorités allemandes.
Nouvelles de Vichy : c'était bien aux dépens de l'Italie qu'il était question de collaborer avec l'Allemagne. Mussolini n'a rien voulu savoir et a décidé d'aller conquérir en Grèce les lauriers susceptibles de lui permettre d'exiger la Savoie, le comté de Nice, la Corse, la Tunisie, etc.
Le Reich ne déclare pas la guerre aux Hellènes.
En Épire, les troupes italiennes « progressent selon le plan établi » dit Rome. Mais dans le nord du front, vers le lac Presba, les Grecs seraient entrés en Albanie.

Samedi 2 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 43) :
Dans le sud du front de Grèce, les troupes italiennes auraient avancé en certains point de 70 kilomètres.
Nouvelle de Paris : Les Allemands affectent toujours de tenir le gouvernement de Vichy pour quantité négligeable. D'ailleurs, si l'on songe que toute publication faite au Journal Officiel doit avoir leur approbation...
Langevin a été arrêté récemment.
Qui médira de Pétain pourra être condamné à une peine de trois mois à deux ans de prison, à une amende de 2 000 à 3 000 francs. Lèse-majesté !
Brochette de sous-préfets limogés.

Dimanche 3 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 43 et 44) :
Débarquement de troupes anglaises dans l'île de Crète.
Les Grecs disent avoir enlevé « une nouvelle chaîne de collines » au nord de leur front. L'avance des Italiens en Épire ne serait que de 10 kilomètres.
On nous accable de télégrammes ridicules sur les chances grandissantes du concurrent de Roosevelt aux prochaines élections.
De Brinon, représentant de Laval à Paris, devient "ambassadeur de France".

Lundi 4 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 44) :
Les informations d'origine italienne insistent d'une manière symptomatiques sur le mauvais temps en Grèce. Il se confirme, par ailleurs, que Mussolini avait fait, lors de l'ultimatum à Athènes, un coup de tête, et que celui-ci a provoqué "l'explication" de Florence.
Coup de force espagnol, à Tanger, où Franco prétend être seul souverain. Arriba réclame avec insistance Gibraltar.

Mardi 5 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 44) :
Élection pour la présidence des États-Unis : Roosevelt obtient une très grosse majorité.
« La vie sera belle après, si nous tenons bon », dit Churchill aux Communes, non sans avoir fait applaudir l'héroïsme des Grecs.
Pétain à Toulouse. Manifestations enthousiastes.

Mercredi 6 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 44 et 45) :
Le bombardement de Monastir [aujourd'hui Bitola en Macédoine] ayant eu lieu sans que la D.C.A. yougoslave soit entrée en action, le ministre de la Guerre, le général Neditch, doit démissionner.
Les Grecs auraient fait 1 200 prisonniers italiens dans le secteur de Koritza et menaceraient sérieusement cette importante ville albanaise. [L'Albanie était occupée par les Italiens depuis le 7 avril 1939].
Havas nous envoie - Roosevelt étant déjà élu - une interview donnée par de Brinon à un journaliste américain, il y a deux jours, et qui constituait manifestement une manœuvre de dernière heure contre le président des États-Unis. Bullitt, en particulier, est accusé d'avoir poussé à la guerre. Tout cela ne manque pas de paraître fort réussi !
Le même de Brinon vient conférer avec Laval, à Vichy.
Pétain à Montauban.
Les derniers billets que j'ai [c'est Pierre Limagne qui s'exprime] voulu publier dans La Croix, de loin en loin, étaient déjà très en marge de la politique. Nombre d'entre eux furent cependant mis au panier par les censeurs. Mieux vaut "arrêter les frais".

Jeudi 7 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 45) :
Les Italiens annoncent de nouveau une progression en Épire, vers Janina.

Vendredi 8 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 45) :
Les Grecs disent avoir fait 150 prisonniers italiens en Épire.
Obligation de payer dorénavant par chèque les sommes supérieures à 3 000 francs.
Laval et de Brinon sont repartis pour la capitale après un court séjour à Vichy.

Samedi 9 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 46) :
A Limoges, les Allemands viennent déposer en grande pompe une couronne aux couleurs nazies devant le monument aux morts. Impression fort pénible.
Nouvelles de Paris : La capitale devient de plus en plus le centre de l'activité ministérielle française, Vichy n'ayant guère qu'à donner son accord aux décisions prises là-bas, le plus souvent par les vainqueurs eux-mêmes.
Dans La Croix d'aujourd'hui , article doctrinal du Père Merklen sur la question de la "collaboration". La Note d'orientation et la radio de Vichy l'utilisent abusivement, et comme elles avaient fait il y a quelques jours pour l'abbé Thellier de Poncheville, tronquent les passages essentiels.

Dimanche 10 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 46) :
Laval rentre à Vichy, après avoir eu avec Goering une entrevue que l'on rend officielle ce soir.
Les Italiens reprennent Gallabat, à la frontière soudano-abyssine.
Le bruit court en Yougoslavie que les soldats de Mussolini vont lancer une grande offensive contre Janina.
Gros tremblement de terre en Roumanie. Des centaines de morts. Destruction du Carlton de Bucarest où étaient, paraît-il, logés des Allemands. Dégâts aux puits de pétrole.
Décès de Chamberlain.
L'Osservatore Romano a flétri les mesures antisémites prises par nos dirigeants.

Lundi 11 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 46) :
Au monument aux morts de Limoges, des couronnes ornées de rubans tricolores remplacent subrepticement la couronne à croix gammée.
Consigne écrite de la censure : « Interdiction de mettre des titres de plus de deux colonnes maintenue pour le compte rendu des fêtes de l'armistice. » Coup de téléphone du censeur principal : « Le gouvernement tient beaucoup à ce que le commentaire Havas sur l'entrevue Goering-Laval soit mis en valeur, à la première page, avec un titre sur trois colonnes
au moins. »


Mardi 12 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 47) :
Nouvelles de Vichy : Pétain aurait avec lui plus de 70 pour 100 des Français, Laval moins de 10 pour 100.
La Note d'orientation d'aujourd'hui nous demande de déclarer que les troupes sous les ordres de de Gaulle étaient composées, en grande partie, pour ne pas dire en majorité, dans l'affaire de Libreville, de légionnaires espagnols anciennement Frente Popular.

Mercredi 13 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 47) :
Annonce d'une victoire aéro-navale anglaise dans le golfe de Tarente : Deux cuirassés italiens échoués - dont un de la classe Littorio, - ainsi que deux croiseurs ; un troisième cuirassé très endommagé.
Un corsaire allemand - sans doute un "croiseur de poche" - vient d'attaquer 38 cargos anglais naviguant en convoi, dont 35 furent sauvés, grâce surtout au courage de l'escorteur Jervis-Bay, navire auxiliaire qui gêna beaucoup le bâtiment agresseur, avant d'être coulé par lui.
Les États-Unis ont déjà livré des centaines de bombardiers à la Grande-Bretagne, parmi lesquels 70 appareils primitivement destinés à la France.
La conférence dominicale de Radio-Vatican inaugure une nouvelle série intitulée "Catholicité" et qui a l'air de vouloir réserver beaucoup de place au sujet, scabreux pour nous, des persécutions. Nous essayons de reprendre nos résumés, qu'une trop grande tension dans nos rapports avec la censure nous avait obligés à interrompre.

Jeudi 14 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 48) :
Le professeur Roussy, recteur de l'Université de Paris, est relevé de ses fonctions à la suite de bagarres entre étudiants et officiers de l'armée d'occupation, qui ont eu lieu, il y a trois jours, pour l'anniversaire du 11 novembre 1918.
Au cours d'une réunion de directeurs de journaux, tenue à Lyon, on constate que la collaboration a échoué, que le retour triomphal à Paris du gouvernement et de la presse est renvoyé aux calendes grecques. Mais on regrette vivement, en général, que 95 pour 100 des Français soient contre les Allemands. Gaillard, administrateur de l'Effort, après avoir été l'administrateur du Populaire, cache mal son sentiment sur la nécessité de collaborer avec le national-socialisme et Hitler.
Les quotidiens qui n'ont pas publié encore une note officieuse du ministère de la Guerre sur les cause de l'armistice reçoivent l'ordre de supprimer in fine, sans laisser de blanc, des allusions à la faiblesse de notre armée d'Afrique du Nord en juin, lignes un peu ridicules après l'échec infligé à l'offensive italienne contre l'Égypte par les seules troupes britanniques. Les lignes devant être supprimées sont les suivantes : « Avec les quatre divisions de mouvement réunies en Afrique du Nord, nous aurions été incapables de résister à une action énergique de nos adversaires, et encore moins de reconquérir la France. »

Vendredi 15 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 48 et 49) :
Il se confirme que les soldats grecs, ravitaillés par les femmes, les enfants et les vieillards, viennent d'écrire dans les montagnes neigeuses du Pinde une page d'épopée. Les Italiens avaient tenté une manœuvre téméraire ; leur échec a été complet.
L'Angleterre annonce un gros bombardement de Coventry.
La R.A.F. a attaqué la capitale allemande et 26 aérodromes de la Luftwaffe.
On assure dans la capitale provisoire qu'à la suite de l'entrevue de Montoire, le maréchal Pétain a reçu :
- 1°) un message de George VI disant la foi de l'Angleterre en la victoire finale ;
- 2°) un message du président Roosevelt menaçant de mettre un point final, le cas échéant, à cent cinquante ans d'amitié franco-américaine ;
- 3°) un rapport de Wladimir d'Ormesson signalant que le Saint-Siège trouverait regrettable un renversement total de la politique française.

Samedi 16 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 49) :
Les Anglais sont de nouveau installés à Gallabrat, sur le front soudano-abyssin.

Dimanche 17 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 49) :
Radio-Vatican remercie au micro ses correspondants de langue française qui lui ont fait des suggestions, « de peur que les réponses faites par lettres n'arrivent pas. » L'allocution habituelle - cette fois-ci sur le persécuteur Marcion - est précédée d'un préambule relatif à l'obligation faite au Saint-Siège de clamer la vérité envers et contre tous. [Pierre Limagne signale par une note en bas de la page 49 : « Plusieurs phrases du préambule et de bons extraits de la conférence pourront être publiés le 7 décembre sans que la censure ait remarqué la parenté entre Marcion et... Hitler. »]
Violent bombardement de Hambourg.

Lundi 18 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 49) :
Voyage du maréchal à Lyon. Accueil chaleureux. Pétain fait allusion à Herriot en termes aimables, démentant à nouveau par le fait même les bruits d'internement.
Daladier, Blum et Gamelin ont été transférés de Chazeron à Bourrassol [commune de Ménétrol dans le Puy-de-Dôme], annonce l'agence allemande D.N.B..

Mardi 19 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 50) :
Le censeur principal exige par téléphone la publication intégrale, sur trois colonnes, d'un exposé de Scapini relatif au retour des internés français de Suisse et de prisonniers pères ou frères aînés de quatre enfants. Il nous "suggère" en vain un titre propre à éveiller l'idée de libérations massives.

Jeudi 21 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 51) :
On assure que les Grecs auraient crevé le front italien en Épire.
Le censeur régional de Limoges nous demande la publication en première page, et avec de gros titres :
- 1°) d'abord d'un un article de l'agence Inter-France dans lequel le cardinal Baudrillart invite les Français à suivre le maréchal Pétain ;
- 2°) d'une note de de Brinon annonçant que les expulsions de Lorrains vont être suspendues ;
- 3°) d'une déclaration de l'amiral Platon sur de Gaulle qui aurait menacé de faire exécuter des prisonniers de l'armée fidèle à Vichy si on exécutait ceux de la France-libre. Pour ce dernier texte, le titre « Une révoltante tentative du traître de Gaulle » ayant été proposé au téléphone, Alfred Michelin a répondu : « Ce n'est pas le genre de la maison. »

Vendredi 22 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 52) :
Interdiction particulièrement formelle de parler de voyage de Laval à Paris... ou à Berlin.
Quinze grands journaux sont suspendus soi-disant parce qu'ils ont donné des renseignements d'ordre militaire relatifs au Havre. La Croix a publié la note incriminée sous le titre peu voyant : "La guerre est passée par là..." et ne fait l'objet d'aucune mesure disciplinaire.
Avec la suspension de nombreux quotidiens coïncide une grave déclaration sur "la mission de la presse", insérée dans la Note d'orientation d'orientation d'aujourd'hui : les journaux doivent publier "chaque jour" un article sur la collaboration. Menace non voilée pour qui ne voudrait pas comprendre. On sent Laval prêt à jouer le tout pour le tout ; la pression va être de plus en plus grande.

Samedi 23 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 53) :
La Roumanie adhère au pacte tripartite.
Nous sommes mis en demeure de publier chaque jour, nous aussi, un article en faveur de la collaboration ; en cas de refus, La Croix serait confiée à une autre équipe, qui évidemment ferait bien du mal à une clientèle trop peu méfiante.

Dimanche 24 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 53) :
Des avions, supposés anglais par Vichy, bombardent Marseille.
Nouvelle Note d'orientation sur la germanophilie obligatoire : « La radio de Stuttgart, dans son émission d'hier, parlant des récentes déclarations de l'ambassadeur Scappini relatives aux prisonniers de guerre, s'étonne que la presse française n'en ait pas davantage signalé l'importance. Si l'attention des directeurs de journaux, dans une précédente Note d'orientation, était attirée d'une façon pressante sur la nécessité d'éclairer l'opinion publique, de lui montrer le danger de certaines attitudes, c'est précisément parce que certaines réticences de la presse et de l'opinion avaient déjà eu pour effet de retarder les résultats que l'on pouvait attendre de la collaboration. »
Notre censeur régional laisse prévoir un renforcement de la sévérité ; des articles ayant souligné l'échec italien en Grèce, Vichy lui a rappelé, à lui comme à ses collègues, qu'ils étaient solidaires avec les journaux des fautes et erreurs de ce genre, et passibles de sanctions.

Lundi 25 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 54) :
Havas transmet des déclarations de Berlin à La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, puis fait savoir que la censure en interdit formellement la publication. Serait-on inquiet des trop nombreux coups d'encensoir de la presse allemande de zone occupée au ministre de la Production ?
Obligation, pour tous les journaux, de publier sur deux colonnes le bombardement de Marseille.
Radio-Vatican interdit, de manière formelle, la collaboration avec qui ne respecte pas notre Credo.
Mis par le chantage de Vichy en demeure de publier des articles sur ladite collaboration, nous en faisons paraître un premier, ce soir, en haut et à droite de la page une, sous la signature "N.C.", inconnue de notre clientèle, et pour cause.
De légères réserves sont supprimées par le commandant P..., que l'on a envoyé récemment à Limoges, comme censeur régional, à la place de René G..., cet homme ne comprenant pas si le défenseur traditionnel du droit est Hitler ou Pétain, coupe pour ne pas avoir d'histoire.
[Pierre Limagne indique tout le passage concerné : « Nous sommes prêts à examiner comment la France et l'Europe nouvelle peuvent être reconstruites sur la base d'une entente avec l'Allemagne, [la suite est supprimée] étant entendu que, selon les exigences posées naguères par le maréchal lui-même, le vainqueur saura comprendre le vaincu, et que seront sauvegardées les conditions fixées, au nom de son autorité spirituelle, pour une paix sincère et durable, par le défenseur traditionnel du droit et le promoteur inlassable de l'entente fraternelle entre les peuples. »]

Remarque de Roger le Cantalien : vous venez de lire que c'est ce soir que La Croix venait pour la première fois de publier un article signé des initiales inconnues jusqu'alors dans ce journal "N.C.". Eh bien, c'était un moyen discret et habile - ainsi que de le placer en haut et à droite de la première page - d'indiquer à ses fidèles lecteurs que cet article n'émanait pas de la rédaction de La Croix mais que c'était une Note Communiquée (d'où les fameuses initiales "N.C.") dont les autorités obligeaient la publication. Grâce à "Gallica" vous pourrez voir la numérisation du premier article "N.C.", intitulé "La politique de collaboration s'impose" dans le n° 17 742 daté du mercredi 27 novembre 1940 (se rappeler que La Croix est un journal dit "du soir" donc daté du lendemain) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4441175 .

Jusqu'au n° 17 758 daté du dimanche 15 - lundi 16 décembre 1940, La Croix publiera dans chaque numéro, en haut et à droite de la une, un article signé "N.C.". Nous verrons pourquoi ces articles "N.C." cesseront alors et pourquoi ils reprendront quelques mois plus tard... D'ailleurs, très vite à partir de fin 1941 "N.C." signifiera beaucoup plus "Non Conforme" pour les rédacteurs de La Croix.

Jeudi 28 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 55) :
On apprend, par une consigne interdisant, « sous peine des sanctions les plus sévères », de mentionner un accident survenu en Méditerranée, à l'avion « d'un haut fonctionnaire », que l'appareil de Chiappe a été descendu. [Jean Chiappe partait pour le Liban et la Syrie où il allait prendre ses fonctions de "Haut Commissaire de France au Levant" lorsque son avion fut abattu accidentellement au large de la Sardaigne lorsqu'il s'est trouvé par hasard en plein milieu d'un combat aérien opposant les avions italiens et les avions anglais].

Samedi 30 novembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 57) :
Après trois jours on se décide à faire connaître officiellement la mort de Chiappe. « modèle de ces hommes d'action dont notre pays blessé et meurtri a plus que jamais besoin », dit Laval. Les gens parlaient couramment du drame jeudi soir, au café du coin, bien que les radios n'aient rien dit. Le dernier message de l'appareil de Chiappe déclare : « Sommes mitraillés. Avion en feu. S.O.S. » De là à traduire par "agression anglaise certaine", il n'y avait qu'un pas, et on a fait ce pas au troisième jour d'attente : « Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr ! » A tout hasard, Vichy demande des explications à Londres.
Une bonne définition de l'anglophilie et de l'anglophobie de certains Français, donnée récemment à la radio anglaise, a ces jours-ci beaucoup de succès : les anglophiles sont ceux qui souhaitent la victoire de « nos amis anglais » ; les anglophobes sont ceux qui souhaitent la victoire de « ces cochons d'Anglais » Wink

A suivre...
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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Lun 28 Mar 2011, 12:36 am

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

Voyons maintenant ce que dans les coulisses de la rédaction du journal La Croix l'on pouvait savoir comme informations, officielles et officieuses, au cours du mois de décembre 1940.

Dimanche 1er décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 59) :
Les Allemands, assure-t-on, auraient pas mal de troupes à la frontière espagnole et feraient pression, de cette manière, et de beaucoup d'autres, sur Franco.
Radio-Vatican invite les catholiques à rejeter ce qui est contraire à leur esprit sans se préoccuper de ce qui pourrait les menacer : Les chrétiens sont restés vainqueurs de toutes les persécutions.
La presse sous contrôle allemand, à la différence de la presse sous contrôle français, parle moins de "collaboration" que de "participation". Le mot exact serait "sujétion".

Lundi 2 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 59) :
Interdiction de "titrer" sur l'installation de Pétain à Versailles, annoncée comme prochaine par le communiqué du Conseil des ministres.
La distribution aux enfants de leur part de lait devait se faire à l'école ; elle va de nouveau avoir lieu à la maison familiale. Vichy a compris que la mesure n'était pas pratique. Ne nous arrêtons pas trop au manque d'expérience de nos gouvernants. Beaucoup parmi eux tombent sous le coup de griefs plus graves.

Mardi 3 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 59 et 60) :
Un nouvel acte constitutionnel (acte constitutionnel n° 6) donne au gouvernement le droit de prononcer par décret la déchéance des parlementaires.
Londres, apprenons-nous, a répondu à la demande d'explication de Vichy relative au bombardement de Marseille. Aucun "tuyau" sur le contenu de cette réponse.

Mercredi 4 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 60) :
Interdiction de parler de l'installation du gouvernement à Versailles ou à Paris.
Consigne à la presse n° 326 : « Rien ne doit être publié concernant le retour du chef de l'État ou du gouvernement à Versailles ou à Paris. »
Le retour de Laval à Vichy doit coïncider demain avec la fin du voyage du maréchal dans le midi. Qu'a manigancé le Dauphin de France ? Tout permet de croire que Pétain réclame pour le moment un simple pied-à-terre en zone occupée. Mais cela ne saurait satisfaire les Allemands, soucieux de monnayer le renvoi des ministres qui, Weygand parti en Afrique, continuent la résistance, et, si possible, d'obtenir leur remplacement par des hommes genre Déat.

Jeudi 5 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 61) :
Bien que les articles insérés de force sous la signature de "N.C." soient considérés par nous comme ne représentant, en aucune manière la pensée de La Croix - ce sont d'ailleurs de simples extraits de la Note d'orientation, d'où nous retirons les passages les plus choquants, - Michelin essaye d'introduire dans celui d'aujourd'hui une discrète réticence. Les deux derniers paragraphes, où elle a trouvé place, sont supprimés par la censure.

Samedi 7 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 62) :
Le censeur régional transmet une protestation de ses chefs : La Croix a eu tort, dans son numéro du 3 décembre, de marquer par des pointillés les passages de l'article de l'abbé Theillier de Poncheville qui avaient été supprimés et de mettre en titre la perte de Premeti par les Italiens.

Lundi 9 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 62) :
Le général Dentz remplace Chiappe comme haut-commissaire en Syrie. Pour bien faire sentir que Vichy ne peur rien décider sans leur autorisation, les Allemands avaient, comme dans tous les cas de ce genre, donné la primeur de la nouvelle à Radio-Paris.

Vendredi 13 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 64) :
L'Allemagne fait déposer dimanche prochain aux Invalides - la censure interdit jusqu'à nouvel ordre d'en dire un mot - les cendres de l'Aiglon, espérant nous conquérir par tant de "générosité". Pétain était invité à cette occasion, à déjeuner avec Hitler à Paris : il aurait, paraît-il, répondu poliment qu'un chef de l'État ne se laisse pas inviter dans sa propre capitale. D'où colère du Führer.
L'audition de Radio-Londres d'aujourd'hui est gênée pour la première fois par un brouillage "harmonique" fort désagréable.

Samedi 14 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 64 et 65) :
Dans la matinée, l'Agence Havas a suspendu son trafic, ce qui n'était jamais arrivé, même au moment de la débâcle. Toutes les communications avec Vichy sont d'ailleurs coupées.
Longues heures d'inquiétude.
Le soir, on apprend qu'un véritable coup d'état s'est produit, que nous n'avons plus de Dauphin, et que Laval vient d'être mis sous les verrous. Flandin devient ministre des Affaires étrangères, ce qui n'est pas réjouissant ; mais si on veut faire croire à Hitler que le remaniement a été inspiré par des raisons de politique "intérieure", il n'est tout de même pas possible d'appeler Reynaud ! Sans doute le maréchal espère-t-il garder lui-même les commandes.
A l'occasion du remaniement, on met un terme aux désaccords entre Ripert, virtuellement démissionnaire depuis quinze jours, et son adjoint, Chevalier, qui devient ministre de l'Instruction publique.

Dimanche 15 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 65) :
Nouvelles officieuses : Pétain, qui en a, paraît-il, assez d'être tenu dans l'ignorance de tout et d'être mis à chaque instant devant le fait accompli, va essayer de gouverner lui-même. La situation de Flandin ne doit ressembler en rien à celle de Laval. Formule tout à fait nouvelle : il cessera d'y avoir une sorte de chef du gouvernement distinct du chef de l'État.
La translation des cendres de l'Aiglon s'est faite à minuit, "l'heure du crime". S'il s'était agi des cendres de Hitler, on aurait pu opérer en plein jour. En remettant le cercueil aux représentants de la France, Abetz a fait un discours en tête duquel vint, comme les cheveux sur la soupe, une phrase relative à Laval, « qui a créé dans la guerre une atmosphère nécessaire à la collaboration - en pleine guerre ! - et qui demeure le seul garant de cette collaboration ». Pareille façon, de la part des Allemands, "d'accuser le coup" laisse prévoir une suite pénible.
De fait, dans la matinée, la censure reçoit l'ordre de ne plus rien laisser paraître sur les événements d'hier. Les journaux du soir, qui n'en ont pas encore publié une ligne, sortent des rotatives avec plusieurs colonnes blanches. En cours d'après-midi, l'interdiction est levée, sauf pour le message dans lequel le maréchal, s'adressant aux Parisiens, remercie en termes assez secs notre vainqueur, le chef des armées allemandes, d'avoir renvoyé le corps de Napoléon II. La phrase de Pétain, interdite de publication, est celle-ci : « Je remercie le chancelier du Reich, chef suprême des armées allemandes, d'avoir, cent ans après le retour de Sainte-Hélène, permis le retour de Vienne. »
On apprend que Ribbentrop est parti hier soir de Berlin pour une destination inconnue et que l'Allemagne prépare une grande offensive diplomatique.
Les troupes anglaises atteignent la frontière de Libye.
Le haut-commissaire espagnol à Tanger installe ses compatriotes aux principaux postes de la ville.
Le "service de presse" est rattaché à la présidence du Conseil. Cela tombe bien, puisque nous avons décidé d'interrompre dès demain la publication des billets signés "N.C.". D'ailleurs, il est questions maintenant de tenter non pas une politique de collaboration avec l'Allemagne contre le gré des Français, mais une politique de "rapprochement" avec "l'appui de l'opinion".

Remarque de Roger le Cantalien : La Croix, qui détestait tout particulièrement Pierre Laval et ses proches collaborateurs, est très soulagée de son éviction du gouvernement de Vichy. Elle décide donc, à compter du n° 17 759 (daté du mardi 17 décembre 1940) de ne plus diffuser, en haut et à droit en première page les fameux articles signés "N.C." (Note Communiquée) qui voulaient persuader les Français des bien faits de la collaboration avec l'Allemagne.
Voici la liste des dix-sept articles signés "N.C." que La Croix a été contrainte de publier :
- 1°) article intitulé "La politique de collaboration est nécessaire" dans le n° 17 742 daté du mercredi 27 novembre 1940 ;
- 2°) article intitulé "La politique de collaboration exige des sacrifices" dans le n° 17 743 daté du jeudi 28 novembre 1940 ;
- 3°) article intitulé "La politique de collaboration sera une œuvre de longue haleine" dans le n° 17 744 daté du vendredi 29 novembre 1940 ;
- 4°) article intitulé "Un des aspects pratiques du problème de la collaboration" dans le n° 17 745 daté du samedi 30 novembre 1940 ;
- 5°) article intitulé "Toute la vérité" dans le n° 17 746 daté du dimanche 1er et lundi 2 décembre 1940 ;
- 6°) article intitulé "Nous en remettre à celui qui a pris en main les intérêts de la France" dans le n° 17 747 daté du mardi 3 décembre 1940 ;
- 7°) article intitulé "A propos du rapatriement des internés de Suisse" dans le n° 17 748 daté du mercredi 4 décembre 1940 ;
- 8°) article intitulé "Nul n'est mieux placé que le maréchal Pétain pour prendre des décisions au nom de la France" dans le n° 17 749 daté du jeudi 5 décembre 1940 ;
- 9°) article intitulé "Les conditions de la collaboration" dans le n° 17 750 daté du vendredi 6 décembre 1940 ;
- 10°) article intitulé "La France est désormais un pays pauvre" dans le n° 17 751 daté du samedi 7 décembre 1940 ;
- 11°) article intitulé "Le maréchal a recueilli l'unanimité des suffrages" dans le n° 17 752 daté du dimanche 8 et lundi 9 décembre 1940 ;
- 12°) article intitulé "La France est caractérisée par la juste harmonie de ses productions" dans le n° 17 753 daté du mardi 10 décembre 1940 ;
- 13°) article intitulé "La politique de collaboration" dans le n° 17 754 daté du mercredi 11 décembre 1940 ;
- 14°) article intitulé "Pour un avenir meilleur" dans le n° 17 755 daté du jeudi 12 décembre 1940 ;
- 15°) article intitulé "C'est le prestige du maréchal qui a le plus aidé la France à retrouver son crédit outre-Atlantique" dans le n° 17 756 daté du vendredi 13 décembre 1940 ;
- 16°) article intitulé "En Espagne comme aux États-Unis le prestige du maréchal Pétain sert efficacement la cause française" dans le n° 17 757 daté du samedi 14 décembre 1940 ;
- 17°) article intitulé "Pour une meilleure compréhension de la politique de collaboration" dans le n° 17 758 daté du dimanche 15 et lundi 16 décembre 1940.

La suppression des articles signés "N.C." signifie que La Croix estime que le plus dur est passé... Hélas, elle devra bientôt les reprendre...

Lundi 16 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 65 et 66) :
Il semble que si Laval voulait entraîner Pétain en zone occupée, soit à Versailles où un hôtel particulier avait été aménagé pour lui, soit à Paris où Hitler devait offrir un grand déjeuner à l'occasion du retour des cendres de l'Aiglon, c'était afin de faire tomber le maréchal dans un guet-apens. Le chef de l'Etat eût été placé sous surveillance. On eût constitué un gouvernement nazi, supprimé la ligne de démarcation - ou plutôt poussé cette dernière jusqu'à la Méditerranée - et peut être contraint les Français à remplacer les Italiens comme seconds des Allemands.
Coup de téléphone de Vichy : Le Conseil des ministres siège presque en permanence ; une importante visite est attendue pour ce soir. Impossible de dire un mot de plus.
La radio française prend un ton objectif. La radio française sous contrôle allemand lance des menaces contre nous, parlant de l'éventualité d'une dénonciation de l'armistice. Mais le Reich ne paraît pas actuellement en mesure d'envahir la zone libre. Pétain, d'ailleurs, avait prévu avant samedi cette éventualité ; il avait pris les dispositions indispensables - notamment en ce qui concerne la flotte, à mettre à l'abri - et apposé des affiches invitant les Français à lui faire confiance en toute hypothèse.
Radio-Vatican dénonce fermement, textes nazis à l'appui, l'incompatibilité entre national-socialisme et christianisme.

Mardi 17 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 66) :
Les relations entre la France et l'Allemagne restent chargées d'électricité. Le public le constate de lui-même : on ne peut plus franchir que très difficilement la ligne de démarcation et les cartes interzones sont retournées à l'envoyeur.
La visite attendue hier soir à Vichy était celle d'Abetz, sans doute porteur d'un ultimatum. A midi on apprend que Pétain, après l'avoir reçu, a été chercher Laval, jusque-là en "résidence surveillée" à Châteldon. Déjeuner Pétain-Abetz-Hubtziger-Darlan-Baudouin. Laval arrive vers 13 heures. Le soir, il repartira avec Abetz pour Paris en "mission officielle". Voilà qui suffit à expliquer certaine grippe contractée subitement samedi par Flandin et le "certificat" de maladie publié dans la presse. Un nouvel acte étant joué, le rideau tombe ; les Français vont avoir le loisir de ravaler le "ouf !" de soulagement poussé il y a deux jours, et de réfléchir sur la "liberté" de manœuvre de leur maréchal. Mais les journaux de demain diront seulement : « Le chef de l'État s'est entretenu avec M. Pierre Laval de la situation générale. »
Prise de Sollum et de Fort-Capuzzo par les Anglais. Détail digne d'être retenu : la radio et la presse allemandes se solidarisent à nouveau avec les Italien.
Plus de Note d'orientation. Les censeurs sont eux-mêmes assez désorientés, la lame de fond de samedi ayant balayé leurs chefs de service de Vichy. Ils se content d'enlever quatre mots dans le commentaire fait par l'Osservatore Romano du discours papal prononcé le 24 novembre dernier. Voici les deux phrase concernées : « Les points fondamentaux de la paix chrétienne émergent. [la phrase qui suivait a été censurée] Quoi qu'il arrive, qu'on prévoie, qu'on prépare, qu'on attende, il y a désormais une siffisante expérience pour comprendre que la participation des nations reposera sur ces principes ou ne sera pas. »

Mercredi 18 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, pages 66 et 67) :
Le général de La Laurencie, représentant de Pétain à Paris, est remplacé par de Brinon, annonce la radio allemande de Paris, au milieu de la consternation générale. Cependant, si le maréchal jette du lest, comme en bien d'autres circonstances, depuis l'armistice, cela ne semble pas signifier qu'il abandonne la partie. De toute manière, on saura bientôt, dans les campagnes les plus reculées, comment Laval, arrêté par Pétain, a été délivré par Hitler grâce à un chantage dont chacun peut deviner l'ignominie. La presse allemande qui, jusqu'à ces derniers jours, ne parlait pas de l'Italie, continue à nous inonder d'articles aimables pour Rome : preuve de l'échec de la tentative de renversement d'alliance à notre "profit" faite par Berlin. Les divisions hitlériennes massées sur le Brenner vont sans doute, au lieu d'intervenir tout de suite sur la Péninsule, intervenir d'abord en Albanie et en Libye.
Par Radio-Paris, également, nous apprenons que Pierre Dominique devient chef du service de presse au ministère de l'Information.

Vendredi 20 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 68) :
Création de l'Office Français d'Information (O.F.I.) appelé à se substituer à l'Agence Havas.
Reprise des Notes d'information.

Dimanche 22 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 69) :
Vu des affiches communistes : « Ni Pétain, ni de Gaulle : Thorez ! »

Mardi 24 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 70) :
Le gouvernement français tient beaucoup à ce que dans la presse rien n'ait l'air d'être changé vis-à-vis des Allemands. Il le fait sentir à l'occasion par une consigne.
Consigne n° 365 : « Toute information sur les trains de grands blessés et de malades venant de Suisse, devra être suivie d'un commentaire indiquant que ces retours en France sont la conséquence des accords franco-allemands. »

Vendredi 27 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 71) :
Le public est exaspéré par le retour avec la mention "inadmis" de neuf cartes interzones sur dix.

Dimanche 29 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 71) :
« Je crois que les puissances de l'Axe perdront la guerre », dit Roosevelt dans un discours sensationnel. Bien entendu, les États-Unis feront chaque jour plus d'efforts pour précipiter cette défaite.
Discours de Pétain à l'occasion de la journée de la jeunesse : « La France refleurira ».
Nouvelles des milieux de l'alimentation : beaucoup de pommes de terre, après avoir été réquisitionnées, ont gelé ; beaucoup de légumes secs sont en train de s'abîmer.

Lundi 30 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 71) :
L'Allemagne et ses alliés réagissent vivement à la suite du discours du président des États-Unis.

Mercredi 31 décembre 1940 (Éphémérides, tome I, page 72) :
« Nous aurons faim », dit le maréchal dans l'allocution qu'il prononce en fin de soirée devant le micro. « Bonne année » quand même !
En Albanie, la progression des Grecs se poursuit de façon assez régulière.

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Re: Le journal "La Croix" sous l'Occupation.

Message  roger15 le Mar 29 Mar 2011, 8:52 pm

Bonjour à toutes et bonjour à tous, Smile

En ce début de l'année 1941, qui vit la guerre, d'abord limitée aux alliés de la Grande-Bretagne d'une part et d'autre part aux alliés de l'Axe, devenir véritablement européenne avec l'attaque surprise de l'armée allemande contre l'Union Soviétique le dimanche 22 juin 1941, puis carrément mondiale avec l'agression de l'empire du Japon contre la base navale américaine de Pearl Harbor le dimanche 7 décembre 1941, entrons dans les coulisses de la rédaction du journal La Croix afin de savoir les informations, officielles et officieuses, qui y étaient recueillies au cours du mois de janvier 1941.

Mercredi 1er janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 75) :
Habituelles congratulations du "jour de l'an". Pétain reçoit pour la première fois, à Vichy, les vœux du corps diplomatique.
Une impression d'inquiétude se dégage des harangues adressées par Hitler et ses acolytes à l'armée allemande à l'occasion du 1er janvier.
Havas transmet, puis retire, à la demande de la censure, quelques phrases d'un article de Staline dans la Pravda : « Le danger de guerre s'est accru ; soyons prêts à faire face immédiatement à toute éventualité »
Le roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, ne craint pas d'envoyer ses vœux à Roosevelt.
En Libye, apprend-on, des patrouilles mécanisées britanniques, avançant de plus de 110 kilomètres à l'intérieur du dispositif italien, se sont approchées de Tobrouk.

Jeudi 2 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 75) :
Depuis le renvoi de Laval, jamais la situation ne s'est vraiment détendue entre Pétain et Hitler. La censure transmet aujourd'hui des consignes particulièrement sévères au sujet de la présentation des journaux, qui ne doit pas fournir le moindre prétexte de mauvaise humeur aux Allemands. Ce soir une note de l'agence allemande D.N.B. dément des bruits de rupture avec Vichy.

Vendredi 3 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 76) :
En France, atmosphère très lourde. Au dire de Radio-Paris, des événements importants vont se produire sous peu. On assure que l'entrée des Allemands en zone non occupée est une question de jours.
Démission de Baudouin. Pas d'explication. Consigne à la presse n° 384 : « Aucun commentaire sur la démission de M. Baudouin. Aucune allusion à un remaniement ministériel. »
Bruits d'un triumvirat Huntziger-Darlan-Flandin, collaborant d'ailleurs avec le maréchal.
Echec de contre-attaques italiennes en Albanie.
Aucune Note d'orientation ces jours-ci.

Samedi 4 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, pages 76 et 77) :
A Bardia, les Anglais donnent l'assaut décisif. Un navire britannique entre dans le port et capture un bâtiment italien "à l'abordage".
Dix-sept divisions allemandes, dont deux motorisées, seraient actuellement en Roumanie.
L'agence soviétique Tass dément que Staline ait écrit dans la Pravda un article diplomatique. Mais les propos attribués au "Père du peuple", ces jours derniers, étaient d'ordre "militaire".
Les Italiens insistent beaucoup auprès des Allemands, ces jours-ci, pour que l'armistice avec la France soit dénoncé. Mussolini veut, dit-on, « annexer purement et simplement Nice, la Corse, la Tunisie », comme l'Allemagne a fait pour l'Alsace-Lorraine, et occuper tout le Sud-Est.
Interdiction aux journaux qui ne l'ont pas encore fait - plusieurs hebdomadaires - de reproduire la note D.N.B. de jeudi sur les relations franco-allemandes. Consigne à la presse
n° 385 : « Interdire formellement la reproduction de la dépêche D.N.B. sur la marche des négociations entre la France et l'Allemagne. Interdire, d'une manière générale, tous commentaires de source française ou étrangère sur les négociations franco-allemandes. »

Le Journal Officiel de la République française devient discrètement aujourd'hui le Journal Officiel de l'État français.

Dimanche 5 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 77) :
A Bardia, les Anglais ont capturé, outre le commandant de la place et cinq autres généraux,
25 000 hommes. Une quantité considérable de matériel et d'approvisionnement est également tombé dans leurs mains.
Les Turcs augmentent la durée de leur service militaire. Les Russes aussi.
Sérieux bombardement de Brest.

Lundi 6 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, pages 77 et 78) :
C'est 30 000 prisonniers italiens que les Britanniques ont capturé à Bardia. Le total, pour la campagne d'Égypte, est maintenant de près de 70 000 prisonniers italiens. Les Anglais disent, d'autre part, avoir occupé un camp d'aviation aux abords de Tobrouk.
Message de Roosevelt au Congrès américain. Ton de plus en plus ferme.
Fandin manifeste sa présence à la tête du service d'information. Les secrétaires de rédaction des journaux sont convoqués à la censure de Limoges pour recevoir des consignes dont on ne veut pas donner le texte par écrit :
« - 1°) Mettre en haut de la page une, chaque jour, soit un titre sur deux colonnes, soit deux titres sur une colonne faisant état d'initiatives ou de succès de l'Axe ;
- 2°) donner la priorité aux communiqués allemands et italiens ;
- 3°) mettre en relief dans les commentaires les événements considérés comme heureux par Berlin et Rome. »
Le censeur régional profite de l'occasion pour dire qu'on lui a fait un affront personnel, avant-hier, en essayant de publier les mises au point de Radio-Vatican et pour préciser qu'il a passé une partie de la nuit de samedi à dimanche à rédiger un rapport à ce sujet. D'ailleurs La Croix devrait bien avoir la docilité des autres journaux qui ne craignent pas de téléphoner plusieurs fois par jour pour solliciter des instructions au fur et à mesure des difficultés rencontrées.

Mardi 7 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 78) :
Nous conformant sans trop de bonne grâce et sans trop "d'intelligence" aux ordres reçus - et alors que depuis des mois aucun communiqué de guerre n'avait figuré intégralement dans nos colonnes, - nous publions tout le communiqué allemand dans La Croix datée de demain. Pareil document va prendre chaque jour, tout seul, la place occupée récemment par les billets signé "N.C.", mais nous gênera beaucoup moins.

Vous pourrez, grâce à "Gallica", voir l'exemplaire numérisé de La Croix n° 17 776 datée du mercredi 8 janvier 1941, qui en haut et à droite reproduit sur deux colonnes - sous le titre de "L'activité de l'allemande sur le front occidental" - le communiqué du "haut commandement des forces armées allemandes" daté du 6 janvier 1941. Voir : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4752027.image

Mercredi 8 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 79) :
Jean Revel essaye d'expliquer, dans son article sur la guerre, que nous publions in extenso le communiqué allemand pour obéir aux consignes. La censure l'en empêche. La phrase censurée de Jean Revel était la suivante : « Ainsi que nous avons dû le faire hier, aujourd'hui encore nous publions, d'autre part, le communiqué allemand auquel nos lecteurs voudront bien
se reporter. »

Jeudi 9 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 79) :
Nouvelles de Vichy : les Notes d'orientation sont bien toujours publiées, mais on les distribue aux habitués, au lieu de prendre la peine de les télégraphier aux rédactions qui n'en font rien.

Vendredi 10 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 80) :
Raid massif de bombardiers anglais, effectué en plein jour, avec escorte de chasseurs, sur les côtes du Pas-de-Calais.
Athènes annonce que le total de ses prisonniers italiens est 14 000. Il y aurait beaucoup de tués.
La radio américaine commence à publier le texte des "consignes" envoyées à la presse par Vichy. Pour peu que Radio-Londres, plus écoutée, en fasse autant, nous allons rire.
La censure centrale rappelle : aucun "blanc" ne doit être toléré dans les articles amputés. Voilà qui est moins plaisant et va nous gêner beaucoup. Consigne à la presse n° 393 : « Informer les journaux qu'aucun "blanc" ne sera plus toléré dans les articles censurés. Veiller à l'application de cette consigne impérative. »

Samedi 11 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, pages 80 et 81) :
Les escadrilles allemandes commencent à intervenir en Méditerranée. Elles ont attaqué un convoi anglais en route vers la Grèce.
On apprend que les Italiens ont eu à Bardia un total de 45 000 hommes tué, blessés, ou prisonniers. Impossible de savoir si Bergonzzoli, le commandant de la place, a fui ou est mort.
Le Reich exploite à fond un accord commercial conclu hier avec la Russie accompagné d'une reconnaissance pure et simple de l'annexion des pays baltes par l'U.R.S.S.
Dorénavant, on ne pourra adresser de colis aux prisonniers que si ces derniers ont envoyé une étiquette spéciale ; il s'agit évidemment de limitations qui vont être fort mal accueillies.
Intéressante consigne, aujourd'hui, à propos des mouvements d'avions. Consigne à la presse n° 394 : « Ne laisser passer aucune information sur les mouvements d'avions militaires ou commerciaux, notamment à destination de l'Empire. »
Un bref résumé des relations franco-allemandes depuis la chute de Laval nous est présenté : après l'explication orageuse Pétain-Abetz et le départ de l'ex-Dauphin pour Paris, de Brinon revient avec des "propositions" allemandes ; puis Darlan partit porter des contre-propositions qui demeurent aujourd'hui sans réponse ; Hitler aurait bien voulu faire passer des troupes de la France occupée en Italie par le Mont-Cenis, voire par la Côte d'Azur, et il était disposé, parait-il à forcer le passage quand la neige a coupé les deux lignes et quand il a vu nos troupes de couverture prêtes à mettre le maximum d'obstacles sur sa route.
Les Anglais publient un bilan des pertes italiennes depuis le début de la campagne d'Égypte : 80 000 hommes tués, blessés ou captifs, dont 9 généraux et 3 500 officiers de tous grades ; plus de 200 chars, près de 700 canons, avec 300 000 obus en stock ; 13 000 armes automatiques, avec 11 millions de cartouches ; 700 camions.
Rencontre peu importante entre unités italiennes et anglaises dans le canal de Sicile.
Des bombes sur valence, assure-t-on. Peut-être sur la cartoucherie.
Le remaniement ministériel attendu dans la capitale parisienne n'a toujours pas eu lieu.

Lundi 13 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 81) :
Plusieurs consignes intéressantes :
- 1°) une sur le bombardement de Valence qui doit être tenu secret. Consigne à la presse
n° 395 : « Ne rien laisser passer sur un bombardement de Valence qui aurait eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche. »

- 2°) une autre sur le message de Roosevelt à Pétain, dont on ne doit plus parler, mais dont personne en fait n'a pu parler. Consigne à la presse n° 396 : « Ne plus rien laisser passer concernant le message du président Roosevelt au maréchal Pétain. »
- 3°) une troisième sur les émissions du Radio-Journal de France, qui peuvent être utilisées par la presse, à l'exclusion, semble t-il, de toutes les autres, notamment celles de Berlin et de Rome, naguère regardées comme donnant toutes garanties. Mystérieux changement dans la numérotation de cette troisième consigne. Consigne à la presse n° 84 (nouvelle et mystérieuse numérotation) : « Les journaux peuvent reprendre toutes les émissions du Radio-Journal de France. »
Une dépêche Havas nous apprend qu'un corbeau se vend 10 francs au marché de Lyon. Beaucoup de gens doivent donc travailler plusieurs heures pour pouvoir se régaler... d'un corbeau.

Mardi 14 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 82) :
La consigne d'hier sur l'utilisation de la radio française est déjà modifiée. Consigne à la presse n° 88 : « Remplacer ainsi la consigne n° 84 : désormais, le Radio-Journal de France est censuré comme tous les autres journaux, par la même censure. »
Les journaux commencent à dire que le gouvernement préparerait un projet à l'hitlérienne sur l'interdiction du mariage aux gens non munis de "certificat pré-nuptial". Une consigne de la censure laisse supposer qu'il y a des résistances sérieuses. Consigne à la presse
n° 90 : « Interdire la reproduction de l'information publiée par Paris-Soir portant la date du 14 janvier, concernant l'examen pré-nuptial. »

De nouveau, des Notes d'orientation nous sont adressées. Celle d'aujourd'hui tape sur Duff Cooper en particulier et sur les Anglais en général. Nous revoilà dans la ligne des Notes d'orientation antérieures à la chute de Laval.

Mercredi 15 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 82) :
Radio-Londres revient sur le combat naval de ces jours derniers et sur l'attaque, par la Luftwaffe, du convoi en route pour la Grèce. La lutte a été chaude ; les Allemands semblent avoir fait un gros effort pour intimider les marins anglais de Méditerranée. Les bases de départ des avions assaillants sont en Sicile. Si Vichy laissait Hitler installer des aérodromes en Tunisie, les Britanniques auraient bien de la peine à faire passer leur ravitaillement.
L'Angleterre a l'air de s'attendre de plus en plus à une attaque en deux temps contre son territoire :
- 1°) débarquement en Eire, qui permettrait, s'il réussissait, de réaliser un véritable blocus ;
- 2°) assaut décisif. Des troupes nombreuses sont réunies en Irlande du Nord, à tout hasard. D'importants effectifs ont également ont également été dirigés sur l'Islande, d'où l'on pourrait gêner très efficacement les communications avec l'Amérique.
Autorisation de parler du bombardement de Valence.

Jeudi 16 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 83) :
Londres avoue : au cours de la récente attaque de la Luftwaffe contre des bateaux anglais, dans le canal de Sicile, vendredi dernier, le croiseur Southampton fut coulé. Le porte-avion Illustrious est très endommagé. La bataille a duré sept heures. A n'en pas douter, les Allemands ont essayé de frapper un grand coup. Mais ils auraient perdu une douzaine d'avions au cours de l'affaire et une quarantaine au cours des représailles contre Catane. Et le convoi de matériel est arrivé à bon port en Grèce.
On nous communique un nouveau recueil complet des consignes de la censure, daté du 5 janvier. Voici qui explique l'actuelle numérotation : sur les 300 et quelques consignes envoyées depuis six mois, 80 ont été retenues comme consignes permanentes, et l'on compte à partir de 81.
Le ton des Notes d'orientation continue d'être déplaisant. Celle d'aujourd'hui, après avoir pas mal tapé sur l'Angleterre, cherche un biais pour faire des amabilités à M. Déat. Que nous prépare M. Flandin, inspirateur de ces papiers ?

Dimanche 19 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 85) :
La Luftwaffe s'acharne sur l'Illustrious réfugié à Malte.
Radio-Vichy annonce sérieusement : Gibraltar - d'où vient de partir justement, avec l'Illustrious, le convoi de ravitaillement pour la Grèce, dont les difficultés dans le canal de Sicile ont causé tant de joie aux feuilles germanophiles, - est complètement coupé de l'Angleterre par le contre-blocus ; on y meurt de faim. Revue de la presse anglaise des plus tendancieuse.
La Note d'orientation nous fait savoir : dorénavant, des extraits des journaux parisiens seront communiqués aux journaux de la zone non occupée, afin que ces derniers « prennent connaissance des campagnes » menées à Paris et citent Déat et consorts, afin surtout que « les deux presses soient en contact le plus qu'il se pourra ». Ça va mal !
Radio-Londres attaque un peu La Croix à propos de la « collaboration franco-allemande ». Sans doute est-ce à la suite des articles signés "N.C." Si ces braves gens savaient !...

Mercredi 22 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 87) :
Prise de Tobrouk par les Britanniques.

Jeudi 23 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 87) :
Les italiens ont perdu au moins 20 000 hommes à Tobrouk. Il ne semble pas que Graziani, maintenant, puisse essayer de résister avant Benghazi.
D'Éthiopie parvient la nouvelle de l'arrivée du négus Haïlé Sélassié au milieu de ses troupes armées et encadrées par les Anglais.

Mardi 28 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 90) :
Promulgation de l'Acte constitutionnel n° 7 : les ministres, y compris ceux des dix dernières années, sont responsables de leur gestion devant Pétain qui peut, selon son bon plaisir, leur envoyer des lettres de cachet. Un juriste sérieux doit difficilement accepter pareille confusion des pouvoirs et pareille rétroactivité, qui d'ailleurs rend sans objet la Cour suprême.

Vendredi 31 janvier 1941 (Éphémérides, tome I, page 91) :
Vichy a vingt-quatre heures pour prendre une décision, dit l'Œuvre.
Paris reproche à Flandin d'avoir joué double jeu au moment de Munich en flirtant avec les Allemands et les Anglais, et de jouer double jeu maintenant dans l'affaire Pétain-Laval. Notre ministre des Affaires étrangères annonce d'ailleurs sa démission.

A suivre...
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roger15
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