Ernst Lerch : L'Eminence Grise

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Ernst Lerch : L'Eminence Grise

Message  eddy marz le Ven 06 Jan 2012, 1:00 pm

Bonjour à tous ;
Poursuivant notre enquête dans les arcanes de l’Aktion Reinhard, je vous propose d’examiner Ernst Lerch, un des personnages principaux les plus obscurs et mystérieux de l’opération…

La plupart des historiens s’accordent pour « élire » Hermann Höfle n°2 de l’Aktion, en sa qualité d’administrateur et de Chef d’État-Major (Hauptabteilung) du SSPF Odilo Globocnik (voir : http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t12266-hermann-hofle-nettoyeur-de-ghettos). Mais peut-être ne s’agit-il là que d’une façade, ou d’un organigramme secret mal défriché lors des enquêtes judiciaires et historiennes d’après-guerre. Nous rencontrons d’ailleurs le même flou en ce qui concerne l’exacte nature de l’indépendance de Christian Wirth par rapport à son supérieur, le SSPF Globocnik, et ses relations privilégiées avec le KdF. Une chose semble par contre acquise : Ernst Lerch joua un rôle important au sein de l’Aktion Reinhard qui, par manque de pièces et en raison de l’extrême confidentialité entourant la sphère dirigeante de l’opération, échappe, probablement pour toujours, à la plupart des études.

Né à Klagenfurt, capitale de la Carinthie, le 19 novembre 1914, Ernst Lerch suit un cursus scolaire élémentaire classique dans sa ville natale puis, pendant quelque temps, à Vienne, à la Hochschule für Welthandel. Ses études terminées, il gagne sa vie comme garçon de café. De 1931 à 1934, il travaille comme serveur dans divers établissements, en Suisse, en France (Paris), et en Hongrie où il acquiert une expérience hôtelière. C’est en 1932, lors de son séjour à Paris, qu’il découvre le National-Socialisme, en fréquentant un club Allemand de la capitale Française. De retour à Klagenfurt en 1934, il s’engage dans la SS Autrichienne interdite (la même année que Globocnik), et travaille dans le « Café Lerch » tenu par son père jusqu’à l’Anschluß. Tous les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé ou rencontré décrivent un homme réellement amical, parfaitement à l’aise tant avec ses amis qu’auprès des inconnus, soigneux, organisé, et très rigoureux dans le travail.


Ernst LERCH

Gagnant plutôt bien sa vie, Ernst Lerch réunit suffisamment d’argent pour ouvrir son propre établissement qui deviendra rapidement le lieu de rencontre des nazis clandestins de Carinthie. C’est là qu’il rencontre Franz Kutschera (alias Classen), futur Brigadeführer-SS et SSPF du District de Varsovie, Ernst Kaltenbrunner, et… Odilo Globocnik. Dés 1936, Lerch est promu Obersturmführer-SS au sein de la SS Autrichienne clandestine. Deux ans plus tard, après l’Anschluß (12 mars 1938), il s’installe à Berlin où il passe officiellement cette fois au rang de Haupsturmführer-SS et SD Leiter – un poste qu’il ne gardera que quelques mois avant d’en démissionner en juillet 1938. Appelé sous les drapeaux en décembre de la même année, Lerch affirmera après-guerre avoir participé à la campagne Polonaise en qualité de caporal dans les Transmissions – évitant soigneusement toute allusion à un éventuel séjour à Lublin. En 1945, aux mains des Anglais, il prétendra, comme tant d’autres, appartenir à la Waffen-SS et avoir passé les années cruciales, de 1940 à 1943, entre Cracovie, Varsovie et Klagenfurt. Il déclare également n’avoir rencontré le HSSPF-OZAK Odilo Globocnik qu’en 1943, à l’occasion de son transfert à Trieste en qualité d’adjudant de ce dernier. Devant ses interrogateurs britanniques, le Haupsturmführer-SS Ernst Lerch efface de sa mémoire le séjour de quatre ans à Lublin avec son épouse… et les centaines de milliers de crimes.

Avant la guerre, Lerch épouse une employée de la Gestapo, et c’est une vieille connaissance remontant aux jours de l’Anschluß qui fait office de témoin : Odilo Globocnik. Plus tard, en Pologne, à la demande de son ami, Lerch aborde Irmgard Rickheim, la secrétaire du Dr. Karl Haufbauer, chef du Département des Affaires Juives de Lublin (qu’il est sur le point de remplacer), et lui transmet une proposition en mariage de Globocnik. Ces deux anecdotes prouvent sans ambiguïté aucune le lien d’amitié et d’intimité établi de longue date entre les deux hommes.


GLOBOCNIK et Irmgard RICKHEIM, à Lublin

C’est donc vraisemblablement au cours de l’été 1940 – environ sept mois après l’arrivée de Globocnik – que le Sturmbannführer-SS Ernst Lerch emménage à Lublin avec son épouse pour remplacer, un an plus tard (le 15 mai 1941), le Dr. Karl Haufbauer à la tête du Département des Affaires Juives du Generalgouvernement. Entre temps, Lerch endosse le rôle de Stabsführer der Allgemeinen–SS mais, par dessus tout, s’impose dés son arrivée comme « chef de cabinet » de Globocnik.


Ernst LERCH lors d'une soirée chez GLOBOCNIK. Notons le petit chapeau de "fêtard".

En y regardant de plus près, la relation entre les deux hommes ne se limite pas à un rapport amical classique, mais revêt un aspect extrêmement secret dont les caractéristiques resteront probablement hermétiques à jamais. Ce qu’il faut tout de même savoir, c’est qu’Ernst Lerch a un accès personnel aux installations radio & communications de Globocnik et, par conséquent, un contact direct et indépendant avec Berlin – c’est à dire le KdF. Il transmet certainement des comptes-rendus ; reçoit-il aussi des instructions ? À qui a-t-il affaire ? À Werner Blankenburg (au sujet duquel le juge SS Konrad Morgen témoignera que les ordres adressés à Christian Wirth portaient sa signature) ? À l’Oberführer-SS Viktor Brack, Chef de l’Amt II du KdF, responsable des camps en Pologne, et coordinateur des opérations de gazage ? Tout semble indiquer que Lerch soit, non seulement, l’homme de confiance de Globocnik, mais également l’éminence grise, partageant tous les secrets les plus noirs de son supérieur. Comme preuves à charge supplémentaires, notons que les déclarations d’après-guerre de l’ex Oberscharführer-SS Max Cichotski (alias Runhof), adjudant et interprète de Globocnik, ne laissent planer que peu de doutes à ce sujet : « Lerch était l’officier SS le plus gradé [après Globocnik] et, de ce fait, totalement impliqué dans toutes les opérations de son supérieur ». En effet. À son tour, Hermann Warthoff, ex chef de la Gestapo de Lublin, se souvient : « Lerch, en tant qu’officier supérieur, a supervisé la liquidation de milliers de Juifs du ghetto de Majdan-Tatarski dans un bois près de Krepiece ». Et Warthoff doit obligatoirement savoir quelque chose puisqu’il était lui-même impliqué (déportations) dans l’opération.


GLOBOCNIK à Sobibor lors de la construction du camp. Max CHICHOTSKI est le 1er sur la gauche

Fin août ou début septembre 1943, une fois l’Aktion Reinhard achevée, Lerch embarque pour Trieste en compagnie de Globocnik, Höfle, Wirth, Oberhauser, Hackenhold et de tous les autres membres de l’opération (y compris le personnel auxiliaire Ukrainien et les secrétaires féminines) dans le cadre de l’OZAK (voir : http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t9297-ozak-derniere-mission-des-tueurs-daktion-reinhard). En Italie, Ernst Lerch reprend son rôle au sein du cercle intérieur de Globocnik, et dirigera pendant un temps les forces de Polizei à Fiume. Mais, en 1944, la victoire Alliée en Italie s’annonçant imminente, Berlin ordonne à Globocnik d’empêcher les forces allemandes de refluer vers le nord. Convaincu que tout est désormais perdu, Globocnik passe outre les ordres d'Himmler, quitte Trieste précipitamment, et fuit vers l’Autriche en compagnie d’Ernst Lerch, de Hermann Höfle, de Georg Michalsen, de quatre autres officiels de moindre importance, et de 2 secrétaires. Les 10 individus disparaissent de la circulation pendant quelques mois. Pendant environ deux semaines, début mai 1945, ils se cachent aux environs de Wörthersee, non loin de Klagenfurt. La journaliste Gitta Sereny affirme qu’ils trouvèrent refuge dans la maison du Gauleiter Rainer, ami de longue date de Globocnik. Puis, début juin, les fuyards se déplacent vers les Alpes Karavanken, aux environs de Weisensee… Le même mois, les forces britanniques du « Queen’s Own 4th Hussars », cantonnées à Paternion, dans la Vallée de la Drau, sont informées qu’un groupe de SS se cache dans un chalet du Moeslacher-Alm. Une expédition est immédiatement organisée : le groupe de Globocnik est arrêté à 5h10 du matin, et emmenés au Château de Paternion pour y être interrogé. Globocnik, qui jusqu’à maintenant a réussi à se faire passer pour un honnête homme d’affaire de Klagenfurt dépassé par les évènements, sait que son destin vient de le rattraper – aux environs d’11h du matin, six heures après sa capture, il écrase la fiole de cyanure dissimulée dans sa bouche et meurt en moins de 2 minutes.

Lerch, Höfle, et Michalsen sont interrogés par les Britanniques, mais rien de concluant ne peut être retenu contre eux. Néanmoins, les 3 hommes sont incarcérés à Wolfsberg. Ernst Lerch parvient à s’évader au bout de deux ans, et se cache en Autriche et en Allemagne de 1947 à 1950. Bénéficiant certainement de réseaux efficaces, il réussit à se faire « dé-nazifier » par une commission d’enquête qui estime que ses deux ans passés en captivité Britannique sont suffisants. Ernst Lerch est relâché, et ne sera plus jamais inquiété jusqu’au 15 mai 1972. Malheureusement, son procès s’interrompt au bout de trois jours faute de preuves ou de témoignages, sera indéfiniment ajourné, et finalement abandonné en 1976. Il est possible que Lerch ait développé de sérieux contacts diplomatiques ou politiques durant son existence en Autriche (et plus particulièrement en Carinthie). Plusieurs chercheurs ont également fait remarquer la grande disparité dans la façon de traiter les criminels de guerre en Allemagne de l’Ouest et en Autriche. En Allemagne, plusieurs procès retentissants eurent lieu tant dans les années 60 que 70, alors qu’en Autriche aucun grand procès n’est notable à cette époque. Des quelques procédures engagées, beaucoup se terminèrent par des acquittements incompréhensibles.


Ernst LERCH dans les années 70

Libre comme l’air, Lerch meurt à Klagenfurt en 1997, échappant à la justice des hommes. Il fut assurément un personnage extrêmement important de l’Aktion Reinhard ; un personnage dont le rôle n’a jamais été clairement défini dans toute sa dimension, et qui mériterait une étude approfondie. Cette dernière réussirait peut-être à prouver son rôle significatif – et sans doute plus important tactiquement parlant que ceux de Globocnik, Höfle, ou Christian Wirth – en tant que planificateur et coordinateur secret de l’Aktion.

Merci de votre attention

Sources

• Garsha, Winnifred et Kuretsidis-Haider, Claudia. War Crimes Trials in Austria – Étude présentée à la 21e Conférence Annuelle de l’Association des Études Allemandes ; Washington, 25-28 septembre 1997
• Arad, Yitzhak. Belzec, Sobibor, Treblinka ; The Operation Reinhard Death Camps – Indiana University Press, 1987
• Poprzeczny, Joseph. Odilo Globocnik ; Hitler’s man in the East – Mc Farland & Co., 2004
• Wiesenthal, Simon. Justice Not Vengeance – Wiedenfeld & Nicolson, London ; 1989
• USHMM
• Collection privée d’Irmgard Rickheim
• Bundesarchiv
• ARC




Dernière édition par eddy marz le Lun 29 Oct 2012, 2:26 pm, édité 1 fois
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Re: Ernst Lerch : L'Eminence Grise

Message  vilak le Ven 06 Jan 2012, 2:20 pm

Comme d'habitude, un excellent sujet que vous nous proposez.

Je ne veux pas faire l'impertinent mais la croyance répandue que Höfle soit le N°2 de l'AR, thème abordé hier dans le sujet sur le ghetto de Varsovie, n'a-t-elle pas suscité de votre part ce supplément rapide d'information?

En tout cas merci car c'est un nom que j'ai peut-être (et encore je n'en suis pas sur) vu passer au cours de mes lectures sur Treblinka mais je ne l'avais pas retenu et je découvre grâce à vous cet inquiétant personnage.



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Re: Ernst Lerch : L'Eminence Grise

Message  eddy marz le Ven 06 Jan 2012, 3:29 pm

vilak a écrit:Je ne veux pas faire l'impertinent mais la croyance répandue que Höfle soit le N°2 de l'AR, thème abordé hier dans le sujet sur le ghetto de Varsovie, n'a-t-elle pas suscité de votre part ce supplément rapide d'information?
Oui et non, mon cher Vilak mort de rir gri . En fait, il y a une semaine ou deux, j'avais posté un sujet sur Höfle, et je me proposais de continuer avec un ou deux personnages moins connus (dans le but d'étayer nos connaissances d'Aktion Reinhard), et puis votre (excellent) post a mis le feu aux poudres clin doeil gri

vilak a écrit:En tout cas merci car c'est un nom que j'ai peut-être (et encore je n'en suis pas sur) vu passer au cours de mes lectures sur Treblinka mais je ne l'avais pas retenu et je découvre grâce à vous cet inquiétant personnage.
En fait, vous devriez le rencontrer partout (dans les ouvrages documentés et sérieux) lorsqu'il s'agit de l'administration d'Aktion Reinhard. Simon Wiesenthal était sur ses traces déjà en 1948.



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