La Shoah par balles en Ukraine

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Message  Phil642 le Ven 28 Juin 2013, 09:29

Patrick Desbois Porteur de mémoires- Editions Michel Lafon

Cela fait plus de sept années que le père Patrick Desbois a entrepris des recherches sur la Shoah par balles en Ukraine. Il nous donne aujourd’hui son témoignage, les raisons de cette recherche et de cet engagement en tant que prêtre, dans un ouvrage magistral, dans la vérité et la délicatesse. Il est une illustration du travail de l’association Yahad - In Unum "Catholiques et juifs ensemble". Ce travail est aussi l’objet d’une exposition qui se tient actuellement au Mémorial de la Shoah (17, rue Geoffroy l’Asnier, 75004 Paris). Nous vous proposons la lecture des pages 55-57.

Impossible de laisser les Juifs enterrés comme des animaux. Impossible d’accepter cet état de fait et de laisser bâtir notre continent sur l’oubli des victimes du Reich. 

Maxim continue à nous guider. Il nous montre l’ancien cimetière juif de Rawa-Ruska qui est devenu une grande sablière. Le sable a été amené en 1952 pendant la période soviétique. Du cimetière il ne reste qu’un enclos. Ils ont mis toutes les pierres juives qu’ils ont pu retrouver, les unes sur les autres, pour former un tas difficilement accessible entre un fossé rempli d’eau et des arbres. C’est tout ce qui reste des Juifs de Rawa- Ruska. 

Le lendemain, nous retournons à l’Hermès. Le maire adjoint de Rawa-Ruska, Yaroslaw, me tape sur l’épaule : « Patrick, on vous attend. » Nous sortons, montons dans sa voiture noire climatisée. Nous quittons le village, les maisons sont de plus en plus clairsemées. Nous passons dans un chemin boueux, puis devant un étang où des baraques vertes bordent l’eau. Je ne sais pas où nous allons. Yaroslaw n’a pas ouvert la bouche depuis notre départ du restaurant. Cinq kilomètres plus loin, un petit panneau indique « Borové ». Nous pénétrons dans un hameau, ou plutôt une grande route en terre battue avec, de chaque côté, des maisons traditionnelles peintes en blanc et bleu. Le silence de la rue n’est troublé que par les aboiements de petits chiens et le caquetage d’une cohorte d’oies blanches. Aucune âme à l’horizon. À la sortie de Borové, j’aperçois dans un virage un groupe d’une centaine de personnes âgées. Elles semblent nous attendre, debout, stoïques, appuyées sur des bâtons. 

Dans la voiture, Yaroslaw rompt le silence :« Nous allons à la fosse commune des derniers Juifs de Rawa-Ruska. » Mon émotion est à son comble. Je me demande qui sont ces vieilles personnes à l’allure si misérable, avec leurs cirés vert foncé, leurs bottes en plastique remplies de journaux, certaines accompagnées de leur chèvre, attachée avec une corde. Dès que nous descendons de voiture, en silence, le groupe se dirige vers la sortie du village. Je les suis. Nous marchons ensemble, sortons du village, obliquons vers la droite et entrons dans une forêt par un chemin fraîchement nettoyé. Des ronces récemment coupées jonchent le sol. Le maire explique qu’un ami forestier a nettoyé le chemin pour que nous puissions passer. 

Nous arrivons dans une clairière. Au fond, nous apercevons un monticule de terre d’un mètre de haut, dix mètres de long et de cinq mètres de large, recouvert de verdure. Yaroslaw me dit : « C’est ici, la fosse commune des derniers Juifs tués à Rawa-Ruska. » Mes yeux s’embuent. Je baisse la tête. Je pense à mon grandpère, à ses silences. Je pense surtout à ceux qui ont été conduits là, derrière ce hameau et assassinés il y a soixante ans. Enfin, j’ai retrouvé ces « autres » dont mon grand-père parlait. « Pour les autres, c’était pire... » Svetlana, ma traductrice, tient dans ses mains un petit livre intitulé Holocauste à Rawa Ruska, écrit en russe, en 1944, que le maire lui a donné. Il s’agit des conclusions de la commission soviétique sur ce qui s’est passé à Borové. À haute voix, Svetlana se met à ânonner devant ces paysans la version officielle. « En avril 1943, le camp de la ville de Mosty Wielkie, dans lequel se trouvaient plus de mille deux cents personnes juives, fut transféré dans la ville de Rawa-Ruska. Dans la nuit du 10 novembre 1943, les bourreaux fascistes ont entouré le camp et transporté tous les gens à Borové, au soviet rural politique, où ils ont été fusillés et les cadavres ont été enterrés dans une grande fosse 1. » En écoutant Svetlana, je comprends que c’est ici qu’a eu lieu l’exécution des mille deux cents derniers Juifs du judenlager 2 de Rawa-Ruska. 

Le maire, de manière assez autoritaire, dispose les témoins en demi-cercle, devant la fosse. Chacun avec son animal, sa chèvre, son oie ou son chien. Un à un, comme des enfants dans une classe, ils s’avancent au milieu du cercle pour raconter à haute voix ce qu’ils ont vu, à cet endroit, en 1941. Le premier s’avance et dit : « Moi, j’ai vu l’exécution des derniers Juifs fusillés par les Allemands. Ils les ont emmenés en camion, ici. Je me souviens du sang qui coulait après l’exécution comme un ruisseau, par le chemin qui descend vers le village. Les Allemands m’ont demandé de venir recouvrir la fosse avec de la chaux pour assécher le sol tellement ça sentait mauvais. » Une femme petite et frêle fait un pas en avant et raconte en pleurant : « Les Allemands avaient des grenades qu’ils lançaient sur la fosse après les fusillades des Juifs car beaucoup n’étaient pas morts. Un jour, j’ai vu le corps déchiqueté d’une femme en haut de l’arbre. Vous voyez, cet arbre-là. Ils m’ont fait monter dans l’arbre pour descendre le corps et le mettre dans la fosse. » Elle se tait et recule, en pleurs, le visage caché dans ses mains. D’autres prennent à nouveau la parole. Tous racontent des choses plus horribles les unes que les autres. Et moi, je reste là, immobile, tétanisé, à écouter des paysans livrer le secret de la Shoah dans ce village. Je n’ai qu’une envie, celle de hurler et de les supplier d’arrêter. Mais personne ne peut arrêter ce qui est en train de se passer. 

Chacun raconte, pour la première fois, l’exécution des derniers Juifs de Rawa-Ruska, l’assassinat de jeunes gens dont on avait déjà tué les enfants et les parents. Je réalise que la mémoire du génocide existe et que ce sont les petites gens, les paysans qui la portent. La dame juive est là, au comble de son émotion. Le lendemain, elle nous attend, debout, au coin de sa maison, les pieds dans la boue avec un bouquet de lis blancs et un livre de Saint-Exupéry en russe qu’elle veut m’offrir : « Je vous donne ce livre de Saint-Exupéry car je vais déménager. Mon mari vient de mourir, je vais rejoindre mes enfants. » La dernière Juive de Rawa-Ruska s’en va. 

À la fin de cette journée, alors que le maire me raccompagne, il me lance, comme un défi et une promesse : « Patrick, ce que j’ai fait là pour un village, je peux le faire pour cent villages. » Sans hésiter ni réfléchir je lui réponds : « D’accord. Allons-y ! »


1. Les commissions soviétiques d’enquête visent à évaluer les dommages de guerre perpétrés par les Allemands en vue de leur réparation. Très souvent ces commissions ouvraient les fosses. 
2. Camp de travailleurs juifs.

Source: http://www.cdo-lyon.cef.fr/spip.php?article303
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Message  Colleville le Ven 04 Oct 2019, 09:27

Patrick Desbois sort un nouveau livre sur ses recherches effectuées maintenant depuis 15 ans (La Shoah par balles, de Patrick Desbois, Editions Plon (2019))

Article de Presse publié sue lavie.fr le 27 septembre 2019- Interview Tatiana Serova

Patrick Desbois : “Un génocide se fait toujours avec les voisins et ne manque jamais de travailleurs”


Vous menez depuis des années une longue enquête, exhumant des faits horribles et rencontrant des témoins directs des massacres. Comment avez-vous su garder une distance émotionnelle face aux témoignages que vous avez recueilli ?

Cela dépend des jours. Au début, c'était difficile, je ne supportais pas plus de 20 minutes d'interview avec les témoins, parce que je n'ai pas été formé à ça. Ce qui aide, c'est de tenir une démarche académique en même temps, de compléter ce travail de terrain avec un travail d'archives. À Yahad-In Unum, on est toute une équipe, 29 personnes, et on a appris à se situer dans le cadre d'une enquête de type criminel, où l'on étudie les faits. Entendre une dame de 80 ans raconter son viol, ce n'est pas facile, mais encore moins, comme homme, de lui poser des questions sur le sujet. J'encourage toute notre équipe à recevoir un appui psychologique. On entend tellement d'histoires terribles qu'il faut parfois être accompagné. Oui, il y a des moments difficiles, mais si on ne le fait pas, alors qui va le faire ?


Vous parlez beaucoup de silence dans votre livre. De quoi était-il le signe ? De honte, de regrets ?

La majorité des personnes interviewées sont d'anciens citoyens soviétiques. À l'époque communiste, il était interdit d'en parler, sous peine de risquer d'être déporté. Les gens avaient très peur de nous livrer ces histoires. À la fin de l'interview, beaucoup disaient : « J'ai parlé, donc je vais être déporté ou fusillé. » Et c'est parfois la petite-fille qui disait : « Mais non Mamie, c'est fini. » Le tabou soviétique est l'origine même de ce silence, les gens réfléchissaient beaucoup avant de parler. Plus on s'est écarté de l'URSS, plus les gens se sont sentis libres.


Votre engagement est lié à votre mémoire personnelle...

Mon grand-père paternel a été déporté en Ukraine dans un camp. Il en est revenu totalement silencieux. Je lui ai demandé une fois pourquoi il se taisait. Aujourd'hui, je comprends que c'était surtout un silence de souffrance, celle de quelqu'un dont la conscience a été cassée. Du côté maternel, notre ferme était réquisitionnée par les maquis communistes, qui arrêtaient les collaborateurs et les torturaient. De ce fait, on a aussi une mémoire très contrariée. Ma mère m'en a parlé qu'une seule fois, mais je pense avoir hérité de cette conscience de petites gens qui subissaient la machine de guerre.


Pourquoi le livre est-il divisé en moments de la journée ? Y a-t-il une symbolique à cela ?

Oui, tout à fait. Quand j'ai commencé cette enquête, je me suis posé une question : pourquoi les Allemands arrivaient-ils toujours à l'heure le matin pour tuer et repartaient-ils à l'heure, indépendamment du nombre de Juifs à exécuter ? Je me suis demandé quel était le protocole dans leur tête. C'est pour ça que j'ai structuré le livre comme une journée. La maîtrise du timing et de la topographie étaient les deux clés de l'équipe génocidaire. Ils voulaient rentrer chez eux après la journée, ils voulaient rentrer pile à l'heure à midi. J'ai découvert que la lenteur était punie de la peine de mort : cela les retardait. Enfin, pour ces tueurs, la journée, c'est comme une barrière. Là-bas, il n'y avait pas la structure des barbelés des camps : l'organisation de la journée, ce timing, c'est le cadre qu'ils avaient. Le chronomètre est la clé d'un massacre : les gens arrivent à tel moment et repartent quand c'est fini. Autrement, ce n'est pas un massacre, mais une fusillade.


Il y a ceux qui subissaient et aussi les « petites mains » qui contribuaient à la machine du génocide. Ils sont au centre de votre ouvrage. Comment évaluer leur responsabilité ? Sont-ils exécutants ou complices ?

C'est une question qui n'est pas simple et qui n'est pas générale. J'ai interviewé des gens qui ont sauvé des Juifs, et d'autres qui, trouvant un Juif dans leur grenier, se sont empressés d'avertir les nazis. À l'époque soviétique, leur liberté d'action avant que les Allemands n'arrivent était très faible. Les nazis ont utilisé le système de réquisition soviétique pour le travail, pour qu'ils ne puissent pas dire non à la tâche confiée. Quand on se pose la question de la responsabilité et de la culpabilité, il faut voir de quel système on parle. Dans le système soviétique, les réquisitionnés étaient dénués de liberté de décision. De manière générale, en revanche, et c'est vrai dans tous les génocides, celui qui veut tuer détermine la cible. Donc ceux qui ne sont pas touchés sont contents de ne pas être tués, ils sont « choisis pour la vie ». Mais même s'ils ne sont pas progénocidaires, un génocide se fait toujours avec les voisins et ne manque jamais de travailleurs. Il y a aussi le simple intérêt criminel de prendre les biens de l'autre... Ce que j'ai découvert, c'est que quand on autorise cette activité criminelle tout en la déclarant innocente selon la loi du moment, on ne manque jamais de main-d'oeuvre.


Comment expliquer cette ambiguïté des populations locales qui oscillent entre la fascination pour la violence et leur conscience morale ?

Les nazis travestissaient la fusillade en peine capitale, ils considéraient les Juifs comme coupables. Quand il y a une peine de mort publique, les gens aiment aller voir ça, surtout quand on tue les « mauvaises gens ». On le voit aussi bien dans les films modernes : il faut que James Bond tue les mauvaises gens, sinon le film n'a pas de sens. Daech fait la même chose. Quand on travaille de près sur ce genre de situations, on découvre des morceaux de l'humanité qu'on aimerait ne pas connaître. Parce que ce n'est pas agréable à admettre. Contrairement au système soviétique, qui faisait ses répressions en secret - le NKVD arrêtaient les personnes la nuit -, les nazis tuaient pratiquement toujours dans la journée, comme une démonstration de pouvoir. Pour autant, ils n'étaient pas mus seulement par des motivations idéologiques. Le vol et le viol entraient en jeu.


Quelle réaction espérez-vous avec ce livre ?

Je voulais montrer que la Shoah - contrairement à ce qu'on peut penser - est entièrement « faite main ». On a tendance à penser que la Shoah était très industrielle, que c'était une machine. Moi, je la trouve très rurale : les fosses communes étaient les mêmes que celles pour les pommes de terre. Et ce qu'il s'est passé à l'Est est la matrice pour les crimes de masse modernes. Maintenant, plus personne ne fait de camps pour les génocides. Par contre, des mises à mort par armes, par couteau et des fosses communes - suivant l'exemple des Einzatzgruppen -, il y en a beaucoup. J'ai remarqué que quand on tue les gens un par un et qu'on les met dans des fosses, il n'y a plus de mémoire. Les camps, on en a des traces, des photos satellite. Alors que quand on met ces gens dans des fosses, il ne nous reste que des chiffres, et plus de mémoire. On dit que Bachar al-Assad a tué 300 000 personnes. Mais où sont-ils ces gens ?


Comment éviter que nous fermions les yeux sur cette histoire ?

Les gens fermeront les yeux, parce que c'est très archaïque, les fosses communes. Ce que je cherche, c'est qu'une minorité continue à avoir les yeux ouverts et que l'on ne dise pas que la Shoah est une affaire d'historiens ou que cela ne concerne que la communauté juive. Le fait est qu'il y a eu d'autres crimes de masse depuis. C'est une pathologie humaine qu'il faut combattre, pour ne pas la laisser rentrer dans notre réalité. Il faut dont qu'une partie de la population accepte de savoir et ne dise pas « ce n'est pas ma responsabilité ».


Ce livre est un acte de résistance ?

C'est un acte de résistance face à l'accoutumance. Parce qu'on s'habitue à la barbarie très facilement. Si ce n'est pas notre quartier, notre religion, notre communauté qui sont concernés, alors on y accorde moins d'attention. Si cela touche les autres, la compassion diminue fortement. C'est très dangereux, car les tueurs le savent parfaitement. Mes parents me disaient qu'on ne doit jamais faire de différence entre les gens, qu'il faut « servir la mendiante comme la comtesse ».


Vous êtes prêtre. Le chrétien que vous êtes est-il transformé par ce travail ?


Je vis cela avec beaucoup de prudence, parce que tous ces crimes se sont déroulés dans un contexte chrétien. Beaucoup étaient catholiques ou orthodoxes et beaucoup pensaient assister à un mystère religieux, d'où le parallèle que certains témoins faisaient entre l'exécution des Juifs et le récit de la Passion. Pour le reste, je ne conçois pas la foi sans l'action et sans la responsabilité. La première responsabilité dans la Bible, c'est Caïn qui tue Abel. Depuis l'enfance, je crois entendre ce cri d'Abel, d'où l'envie d'entendre le cri de ces innocents qui ont été assassinés.


Ce livre est-il un début ou un aboutissement ?

C'est avant tout l'aboutissement de 15 ans de découverte de toutes ces petites énigmes qui cachaient de grandes affaires. On a fait venir des spécialistes pour comprendre. Ça a été 15 ans d'acharnement de 29 personnes, avec des milliers d'interviews. Mais on n'a pas fini cette recherche des fosses, il nous reste encore deux ans. Maintenant, on cherche à enseigner cela, à rendre accessibles nos enregistrements d'interviews (plus de 7 000 personnes) et à les sous-titrer pour l'Europe. Cela sera à destination des chercheurs, mais aussi des familles qui nous contactent régulièrement pour retrouver des parents morts pendant le génocide. Nous faisons tout un travail pour les reconnecter avec les villages où ils sont décédés, pour qu'ils puissent s'y rendre et faire une prière.


(Lien de l'article : http://www.lavie.fr/debats/histoire/patrick-desbois-un-genocide-se-fait-toujours-avec-les-voisins-et-ne-manque-jamais-de-travailleurs-25-09-2019-100566_685.php?)
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