Le 17 avril 1942

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Le 17 avril 1942

Message  ubik83 le Dim 08 Mai 2016, 5:32 pm

Bonjour,

Voilà l'extrait dont je parlais. C'est au sujet du massacre du 17 juillet 1942, dans le ghetto de Varsovie. Je ne sais pas grand-chose sur ces faits. Il est certain que des victimes faisaient partie de la presse clandestine. Mais également, j'ai lu qu'il y avait un conflit entre un Wolksdeutsche et des Juifs, une histoire d'argent. Peut-être a-t-elle servi de prétexte, s'il en fallait encore ?
Voilà donc ce que ça donne :




         Avril. Le printemps débutait. Sur les avenues, les arbres qui n’avaient pas trop souffert des bombardements se mettaient à bourgeonner. La vie se maintenait, malgré tout.
         Les journées de travail étaient épuisantes. Je tenais grâce à mon mélange, alcool et pervitine.
Un soir, alors que j’étais fin saoul, un remue-ménage me tira de mes rêveries embrumées. J’entendais piétiner dans les couloirs. Des ordres, des cris. Je me levai pour aller voir. Je croisai Franz, qui me lança :
- Opération de nuit, mon joli ! Tu es prêt ?
- Comme toujours.
         J’avais répondu mécaniquement, mû par un réflexe d’obéissance, profondément ancré. Mais en réalité, je n’avais qu’une envie : m’effondrer à nouveau, sombrer, dormir. Les cachets blancs ne pouvaient faire des miracles. Le produit dopait l’organisme mais à un moment donné, il fallait bien rattraper le déficit. Souvent, en pleine journée, j’avais des absences, ou même, brusquement, je perdais connaissance. Depuis que je m’en étais rendu compte, j’évitais de conduire. Quand on partait pour une Aktion, je m’installais à l’arrière et confiais cette tâche aux hommes de troupe.
         C’est ainsi que, ballotté, somnolent, je me laissai emporter vers le ghetto.
 
         Nous étions une bonne douzaine, plus huit ou dix feldgendarmes, et quelques membres de la Gestapo. On roulait lentement, les réverbères décalquaient nos ombres noires et menaçantes, démultipliées, sur les murs de briques.
         Sitôt les portes franchies, mes collègues sortirent leurs armes. Malgré le couvre-feu, des Juifs se trouvaient encore dans les rues. Avec précision, mes hommes les abattaient. Les rares passants fuyaient. Par deux fois, on roula sur des corps. Mes collègues s’amusaient à des concours de tirs. Comme dans un rêve, je les entendais dire : « Regarde, le petit vieux, au fond : je te parie que je le descends avant toi » !
         Pour ma part, je me bornai à observer leurs jeux, oscillant entre dégoût et indifférence, au gré de je ne sais quelles fluctuations d’humeur.
 
         Puis, le convoi ralentit. Les portières claquèrent. Je me levai, titubant, courbaturé. Nous étions face à un immeuble de six étages. Les feldgendarmes se déployaient, encerclant la bâtisse. J’allumai une cigarette et demandai à mon ami :
- Qu’est-ce qu’on fiche là ?
- On vient casser du Juif.
- Oui mais pour quelle raison ?
         Il haussa les épaules :
- Est-ce que je sais ! Peut-être qu’un gradé est au courant, mais moi… Et puis je m’en fous ! Tu crois vraiment qu'on a besoin d'une raison ?
         Je jetai mon mégot et le suivis. On ouvrit à grand fracas. Un escalier en bois gémit sous nos bottes. La troupe se lançait à l’assaut des marches, frappait les portes en hurlant, sortait les gens par la peau du cou. L’affaire fut rondement menée. En quelques minutes, tout le monde était dehors, aligné contre la façade. Il y avait là une soixantaine de personnes, environ. Je remarquai en passant une vieille femme, en robe de chambre et pantoufles. Elle avait des jambes maigres et pâles, osseuses. J’enregistrai ces détails confusément, mais déjà l’unité se reculait, les mettant en joue. Je fis de même. Les déflagrations trouèrent la nuit épaisse. Elles lançaient des lueurs fugaces qui dessinaient sur le ciment la silhouette des Juifs en train de s’effondrer. L’odeur de poudre m’entourait, encore et toujours, omniprésente.
         C’était fini.  Au pied du mur, ceux qui, un instant auparavant, inspiraient leur dernière goulée d’air, étaient maintenant en tas, les uns sur les autres, baignés de sang. Pourquoi eux, ce soir-là ? A cet instant, je pris conscience que je n’avais tenu aucun compte de mes victimes. A combien en étais-je ? J’eus beau fouiller ma mémoire vacillante, je ne parvins qu’à une estimation bien vague. J’avais certainement tué plus de mille personnes. A mon avis, mon score se situait entre cinq mille et dix mille. Environ.
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