La récupération de la philosophie nietzchéenne par les Nazis

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La récupération de la philosophie nietzchéenne par les Nazis

Message  Panzer5 le Mer 10 Jan 2007, 11:12 am

C’est par sa sœur que l’image de Nietzsche sera salie. Elisabeth Nietzsche incarnait à l’époque la vertu bourgeoise hypocrite, sa raideur morale et sa petitesse d'âme étaient l'objet d'un mépris de la part de son frère. Future idolâtrice du Führer, elle épouse le 22 mai 1885 Bernard Förster, célèbre idéologue pangermaniste qui fondera au Paraguay, en 1886, une colonie d' "aryens purs" (suite à l'échec de son entreprise, il se suicidera trois années plus tard). Nietzsche évitera le mieux possible cet individu et ne se privera pas pour exprimer dans sa correspondance le dégoût qu'il éprouve pour «cet antisémite qu'est Monsieur mon beau-frère». L'historien Lionel Richard résume les faits :
"Veuve, elle s'impose d'abord pour veiller sur lui. Puis, quand il est mort, elle prend en charge l'ensemble de ses papiers. Elle s'approprie son image et son héritage intellectuel. Nationaliste et belliciste à tous crins, admiratrice de Guillaume II, elle entraîne son frère défunt à suivre le même chemin, lui qui avait été vilipendé par l'Empereur et qui le méprisait. [...] Elle arrose les revues de textes de lui qui justifient la guerre. En 1915, elle met toute son énergie à diffuser plus de 20000 exemplaires un recueil de citations édifiantes qu'elle a contribué à confectionner. Dureté, volonté, patriotisme, héroïsme - telles sont les vertus qu'elle invite les lecteurs à découvrir chez ce «compagnon de route d'une époque grandiose»".

Après 1918, elle poursuit le même travail de faussaire. Adepte de l'extrémisme de droite, favorable aux Corps francs, membre du parti national-populiste, elle adhère à la légende du «coup de poignard dans le dos», à la certitude que l'Allemagne a été vaincue parce qu'elle a été trahie de l'intérieur. [...] En 1922, elle enrôle encore une fois son frère dans son nouveau combat pour la regénération de l'Allemagne : elle réunit en un recueil Sur les Etats et sur les peuples, un florilège de textes contre le système démocratique.

Il faut aussi ajouter que, non contente de procéder à des assemblages totalement artificiels, Elisabeth Förster-Nietzsche va jusqu'à falsifier les manuscrits et les lettres de son frère afin de plier la philosophie nietzschéenne à ses idéaux politiques, aidée en cela par la publication de la volonté de puissance. Ainsi, un fragment posthume dans lequel il est affirmé : « Napoléon rendit possible le nationalisme, c'est là sa restriction. », devient dans La volonté de puissance : « Napoléon rendit possible le nationalisme : c'est là sa justification. »! Propageant tant que peut se faire sa version nationale-populiste de Nietzsche, elle réussit à attirer l'attention d'Hitler qui, le 2 novembre 1933, se rend à Weimar pour visiter les Nietzsche-Archiv, dirigées par Elisabeth (qui, pour l'occasion, lui offrira une canne-épée ayant appartenu à son frère). En Italie, durant un discours à la chambre des députés de Rome le 26 mai 1934, Mussolini se présente comme «le disciple le plus fidèle de Nietzsche» ; Il fera un don de 20 000 lires à Elisabeth pour gérer son institution.
Pour les sympathisants du troisième Reich, le philosophe anti-religieux est devenu une figure de proue : les interprètes nazis réquisitionnent ses textes pour justifier leur idéologie de dégénérés, comme par exemple F. Giese qui affirme : « Zarathoustra et le texte originel sont tout aussi apparentés que la course du soleil et la croix gammée. [...] La bannière du IIIe Reich symbolise avec la croix gammée la doctrine de l'éternel retour du même »! Entre 1939 et 1943, les éditions Kröner annoncent jusqu'à 250 000 exemplaires vendus, dont 50 000 pour l'ouvrage falsifié de La volonté de puissance et 150 000 pour Ainsi parlait Zarathoustra... Ce Zarathoustra dont les paroles, selon Nietzsche (ironisant ainsi sur la ferveur religieuse), «n'atteignent que l'élite des élus» finit idolâtré tel un saint "aryen" par une foule imbécile et criminelle. C'est en vain que Nietzsche, dans sa biographie Ecce homo, nous prévient : « Les religions sont affaires de populace, et après avoir été au contact d'hommes de religion, j'éprouve le besoin de me laver les mains... Je ne veux pas de "croyants", je crois que j'ai trop de malice pour "croire" moi-même en moi, et je ne m'adresse jamais aux masses... J'ai une peur panique que l'on aille un beau jour me canoniser : on comprendra pourquoi je prends les devants en publiant ce livre ». Précaution inutile puisque, comme le rapporte Montinari, lorsque, «en 1908, Ecce homo fut publié pour la première fois intégralement [...], Nietzsche... avait déjà été canonisé. Elisabeth Förster-Nietzsche avait déjà mis ce texte en pièces. Elle s'en servait à sa manière pour consolider ses propres prétentions à être l'unique témoin fiable de la vie de son frère, et pour donner, ici ou là, un peu de saveur à l'insipide bouillon allongé d'eau de sa biographie. Or ce sont justement les 1300 pages en grand in-octavo, que sa soeur consacra au récit de la vie de Nietzsche, qui ont compté de façon décisive dans le "processus de canonisation". ».


Les manipulations et falsifications révélées...



"Le fait que les adeptes de la nouvelle foi [celle du national-socialisme] pratiquent des cérémonies au cours desquelles sont lus des passages de Zarathoustra achève de situer cette comédie bien loin de l'exigence nietzschéenne, dans la plus vulgaire phraséologie des bateleurs qui s'imposent partout à la fatigue.
Il est enfin nécessaire d'ajouter que les dirigeants du Reich paraissent peu enclins, de moins en moins enclins, à soutenir ce mouvement hétéroclite : le tableau de la part faite dans l'Allemagne de Hitler à un enthousiasme libre, antichrétien, se donnant une apparence nietzschéenne, s'achève donc honteusement."

Cette critique contre les singeries idolâtres des nazis, à l'époque où le même peuple offre sa dévotion à un "Christ aryen", parait dans le deuxième numéro de la revue Acéphale, publiée le 21 Janvier 1937. Georges Bataille y gère la publication de l'article «Nietzsche et les fascistes », dont voici les premières lignes.
Quelques lignes plus loin, Georges Bataille nous donne un exemple particulièrement édifiant des méthodes employées pour détourner la signification des écrits de Nietzsche :
"Adolf Hitler, à Weimar, s'est fait photographier devant le buste de Nietzsche. M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche et collaborateur d'Elisabeth Foerster à l'Archiv, a fait reproduire la photographie en frontispice de son livre, "Nietzsche et l'avenir de l'Allemagne". Dans cet ouvrage, il a cherché à montrer l'accord profond de l'enseignement de Nietzsche et de Mein Kampf. Il reconnaît, il est vrai, l'existence de passages de Nietzsche qui ne seraient pas hostiles aux Juifs, mais il conclut :
... Ce qui m'importe le plus pour nous est cette mise en garde : « Pas un Juif de plus ! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est! »... «... que l'Allemagne a largement son compte de juifs, que l'estomac et le sang allemands devront peiner longtemps encore avant d'avoir assimilé cette dose de « juif », que nous n'avons pas la digestion aussi rapide que les Italiens, les Français, les Anglais, qui en sont venus à bout d'une manière bien plus expéditive : et notez que c'est là l'expression d'un sentiment très général, qui exige qu'on l'entende et qu'on agisse. « Pas un juif de plus! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est (y compris l'Autriche) ! » Voilà ce que réclame l'instinct d'un peuple dont le caractère est encore si faible et si peu marqué qu'il courrait le risque d'être aboli par le mélange d'une race plus énergique ».

Il ne s'agit pas seulement ici de «fumisterie éhontée » mais d'un faux grossièrement et consciemment fabriqué. Ce texte figure en effet dans "Par delà le bien et le mal", mais l'opinion qu'il exprime n'est pas celle de Nietzsche ; c'est celle des antisémites reprise par Nietzsche en matière de persiflage !

En Allemagne, quelques penseurs et spécialistes de Nietzsche refusent le statu quo. Les éditeurs Horneffer dénoncent le montage orienté de "La volonté de puissance" , qui a servi à la récupération de Nietzsche par le national-socialisme . Rejetant les lectures nazifiantes en vigueur, le philosophe Karl Jaspers marque clairement la distance : « Telle une tempête, cette pensée peut agiter l'âme ; mais elle devient insaisissable sitôt qu'on la veut astreindre à l'état de forme et de notion claire et définitive. Dans la mesure où la pensée de Nietzsche tend à créer cette atmosphère, elle évite tout ce qui pourrait avoir l'apparence d'une doctrine. « . A l'occasion de la publication de son livre "Nietzsche : philosophie de l'éternel retour du même", Karl Löwith avait prévu de développer de vigoureuses critiques face à l'encontre des philosophes national-socialistes, notamment Alfred Baümler, qui était le préfacier officiel des oeuvres de Nietzsche (et grand commentateur de "Volonté de puissance") ; mais ce genre de critique, précisera-t-il dans les éditions postérieures (c.a.d. après la chute du nazisme), « n'avait pas semblé « possible » ou « souhaitable » en 1935 en Allemagne, si bien que toute cette annexe ne parut pas dans l'ouvrage, mais fut distribuée en dehors des circuits de librairie. »... D'autres fûrent moins chanceux : comme Thomas Mann, exilé et déchu de sa nationnalité en raison de ses mises en garde contre le nazisme ; à plusieurs reprises, il s'est élevé contre la politisation germanique du « sans-patrie ». Enfin, remarquons également la parution en 1925 du recueil "Le combat avec le démon" (essai sur Kleist, Hölderlin, et Nietzsche) de Stefan Zweig, présentant le philosophe sous une apparence bien plus humaine (et souffrante), loin de l'image légendaire imposée par la biographie officielle d'Elisabeth Förster-Nietzsche. Dès 1933, d'ailleurs, les livres de cet auteur "juif" étaient brûlés en autodafé.

Aussi, il est intéressant de voir que Georges Bataille fut longtemps accusé de «surfascisme », alors qu'il condamnait avec vigueur aussi bien la politique russe que teutonique - mais sans se rallier derrière les compromis de la bonne pensée (là était son tort), gardant un furieux désir d'agir sur le monde. Bref, ces personnes intègres, favorables à un Nietzsche "propre", furent bien souvent des victimes privilégiées de la calomnie, de la menace, de la censure.
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