la drôle de guerre

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la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:15 pm

titre : la drôle de guerre
- CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)

auteur : Roger Tessier

type : récit, témoignage

La captivité en Allemagne (septembre 1940 - mars 1945)

De Montargis en Poméranie

Et le 2 ou le 3 septembre 1940 ce fut notre tour, un transfert pour une destination inconnue. La veille au soir, on nous avait distribué des vivres pour deux jours : de l’eau, du pain, et très peu d’autre chose... En plus, le voyage dura plus longtemps que prévu. Le matin, on nous a rassemblés dans une cour. Nous étions encadrés par des sentinelles inconnues qui hurlaient de rage en nous comptant et en nous séparant par groupes de cinquante.

Au milieu de la matinée, départ en direction de la gare de marchandises, où un train constitué de wagons français (" Hommes 40 - chevaux 8 ", type de wagons bien connu), nous attendait. C’est par groupes de cinquante que nous avons été embarqués et immédiatement verrouillés de l’extérieur. Nous étions aérés et éclairés par des ouvertures horizontales assez étroites, percées très haut et au nombre de quatre. Nous n’avions pratiquement aucun bagage, seulement le peu de ravitaillement distribué la veille et, en cas de besoins urgents, deux récipients en tôle, bidons ou simples bassines. Il était quasiment impossible de s’allonger à terre ; nous étions condamnés à rester debout ou accroupis.

Le train n’a quitté Montargis qu’en fin d’après-midi et nous sommes restés dans ces conditions trois nuits et deux jours, avec quelques arrêts au cours desquels il nous était permis de satisfaire nos besoins et de prendre un peu d'eau. Le tout sous étroite surveillance, hostile, et à coups de crosses si ça n’allait pas assez vite.

Durant ces jours difficiles, quel était notre moral ? Il est aisé de comprendre qu’il était au plus bas, même pour les plus optimistes. Le premier jour du voyage nous avons su que nous allions vers l’Allemagne du nord. Ces journées ont été très mal vécues par l’ensemble de notre groupe. Certains sont restés prostrés, muets durant tout le voyage ; d’autres parlaient sans arrêt, même trop. Chacun s’exprimait selon son tempérament et sa " culture ". D’autres se chamaillaient et se disputaient l’abord des ouvertures, d’une part pour voir ce qui se passait, d’autre part pour échapper à l’odeur ! Les récipients avaient été utilisés et, dans cet espace confiné, c’était vraiment insupportable !

Pour ma part, je suis resté le plus longtemps possible debout, alternativement avec mon ami Dedieu. Nous avions vue sur l’extérieur. La campagne allemande était assez agréable en cette fin d’été. Les paysans, occupés aux travaux des champs, s’arrêtaient de travailler pour manifester leurs sentiments envers les occupants du train. A notre égard, leur attitude était le plus souvent hostile : on nous montrait le poing en nous insultant ou on applaudissait pour marquer la satisfaction de nous voir prisonniers. Les soldats qui nous accompagnaient avaient, eux, droit à leur sympathie. Quelques-uns pourtant semblaient indifférents, et peut-être étions-nous l’objet d’une certaine pitié et de sentiments un peu plus humains...

Le train a fait plusieurs arrêts prolongés dans des gares de triage, pour laisser passer des convois plus urgents, souvent des trains de matériel militaire divers faisant route vers l’ouest - la guerre continuant avec l’Angleterre - mais aussi des convois civils, les trains réguliers habituels. J’ai le souvenir d’un arrêt où nous nous trouvions tout à côté d'un train de voyageurs qui semblait se diriger vers la France et je revois le visage d’une femme d’une cinquantaine d'années, derrière une vitre, laissant échapper des larmes au spectacle de notre présence dans cette situation.

A Berlin, l’arrêt se prolongea pendant plusieurs heures. Les arrêts de nuit paraissaient aussi très longs. A la fin de la troisième nuit, tout le monde était exténué, à bout de force. C’était très dur de dormir accroupis ou appuyés les uns contre les autres ! Enfin, au petit jour, l’arrêt a semblé définitif. Un groupe important de soldats a pris position de chaque côté du train et les portes ont commencé à s’ouvrir. Il fallait se regrouper en face de chaque wagon et, après une attente interminable, dans le froid du petit matin, la colonne s’est mise en route, sans doute pour un camp de la périphérie de la ville. Nous avions pu lire le nom qui, pour nous, était inconnu : Stargard. Quelque temps après, nous avons su que cette ville était située en Poméranie, non loin de la mer Baltique, entre Stettin et Dantzig : c’était bien l'Allemagne du nord, à peu près à 1 600 kilomètres de la France.

Au camp de Stargard

Après une marche pénible d’un kilomètre et demi, nous sommes entrés dans la cour du camp, qui était constitué d'un alignement de baraques en bois entourées d’un épais réseau de fils barbelés. Des miradors équipés de mitrailleuses assuraient la surveillance. Cette fois, nous étions vraiment prisonniers ! Une évasion, dans ces conditions, si loin de la France, dans un pays aussi hostile, semblait un rêve impossible à réaliser. Et pourtant certains y sont parvenus, avec succès ! Mais ce furent des cas extrêmement rares et comportant des risques considérables.

A ce sujet, il est intéressant de savoir que quelques-uns ont tenté l’évasion dans les wagons, pendant leur transfert. Munis d’outils de fortune, ils sont parvenus à pratiquer des trous dans le plancher des wagons et à se glisser au sol pendant des arrêts de nuit dans les gares. Le risque était grand : en cas de découverte, c’était la fusillade à coup sûr de la part des sentinelles. Ceux qui les ont vus partir n’ont jamais su s’ils étaient arrivés quelque part! Peut-être, avec beaucoup de chance, ont-ils réussi... Dans tous les cas, notre train n’a pas connu cette expérience.

Les " anciens " du camp s’approchaient de nous et s’informaient : d’où venions-nous, de quel régiment ou de quel pays ? Puis nous nous sommes dirigés vers un bloc sanitaire où il a d’abord fallu subir une fouille très poussée, un déshabillage, suivie d’une douche. Pendant ce temps, les vêtements étaient passés à l’étuve pour la destruction des poux, s’il s’en trouvait. Ensuite nous passions tous à la tondeuse et, une fois le crâne rasé, nous étions photographiés avec une ardoise sur le ventre, portant notre matricule de captivité. En ce qui me concerne, c’était le 63 947 ; je le saurai jusqu’à la fin de mes jours ! A la fin de toutes ces formalités, la journée était très avancée. Comme il n’y avait plus de baraques libres, nous avons été dirigés vers d’immenses toiles de tente, sortes de marabouts, où nous avons occupé chacun quelques mètres carrés à même le sol !

Les douze jours que j’ai passés dans ces conditions ont été particulièrement pénibles. La nourriture était réduite au minimum : un jus - de l’eau colorée et tiède - le matin, un morceau de mauvais pain pour vingt-quatre heures et, une fois par jour, un litre de soupe ou quelque chose qui y ressemblait, un liquide avec quelques légumes qui surnageaient au hasard de la distribution. Il fallait protéger cette gamelle pendant la centaine de mètres qui nous séparait du lieu de distribution, la protéger des tourbillons de sable soulevés par un vent froid qui soufflait en permanence dans ce maudit pays ! Il y avait toujours du sable à se mettre sous la dent en mangeant. Un détail pouvait améliorer notre sort : c’était l’existence d’une cantine gérée par des prisonniers comme nous, avec l’accord des autorités allemandes.

Mais la grande question était d’avoir quelque chose à vendre pour se procurer des marks de camp, seule monnaie ayant cours. Vendre quoi ? Souvent ce qui avait échappé à la fouille, un bijou, une alliance, un briquet, une montre... Mon copain Dedieu avait sauvé sa montre, qui n’avait pas une grande valeur. C’était un objet très recherché par les Polonais, qui étaient nos voisins. En effet, ce camp était occupé par de nombreux Polonais, d’ailleurs pas toujours très gentils avec nous. Mais cette montre était très capricieuse et fantaisiste pour donner l’heure... Heureusement, nous avions avec nous un copain très compétent en la matière qui, après l’introduction d’un petit morceau de caoutchouc à l’intérieur de la montre, la remit en marche. Elle était donc bonne à vendre ! Après un laborieux marchandage, nous étions en possession de quelques marks qui nous ont servi à améliorer notre menu pendant quelques jours.

Et le temps passait bien lentement et péniblement. Les matinées étaient occupées en grande partie par des appels prolongés quand le temps le permettait. Les Allemands nous comptaient et nous recomptaient, tous alignés, et le total n’était jamais le même car les rangs se modifiaient sans cesse ; il suffisait de reculer ou d’avancer dans les autres rangs pour que le résultat soit faussé. Cette résistance passive ne nous avançait pas à grand chose, sinon à faire hurler de rage ces pauvres Allemands ! Et les jours passaient... dans une promiscuité souvent difficile.

Au commando de Wopersnow

A partir du 13 ou du 14 septembre des groupes de travailleurs se formaient à la demande des employeurs. Tout le monde était volontaire pour aller travailler et être mêlé à la population civile. Nous avions tous conscience que la vie serait plus supportable que dans ce camp ! C’était un peu la loterie : la grande culture, les petites fermes, les ateliers ou chantiers d’artisans, mais aussi le travail en usine.

Il se trouve que, pendant cette longue captivité, j’ai fait l’expérience de toutes ces situations. Mais au départ du camp, en ce mois de septembre 1940, c’était l’inconnu. Cependant nous avions une grande confiance dans une proche libération : la guerre ne durerait plus longtemps et nous ne pouvions pas rester prisonniers ! Aussi, après la fin de la guerre, le moral n’était pas trop mauvais.

Notre tour arriva, je crois, le 14 septembre. Nous avons formé un groupe de dix où il y avait deux copains et amis du soixante-quatorzième, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène, et sept autres de tous les coins de France et de régiments différents. Au début de l’après-midi, sous la conduite d’un gardien qui devait rester avec nous dans le commando, nous sommes partis vers la gare prendre un train de voyageurs normal et, après un voyage assez court de 40 à 50 kilomètres, nous sommes descendus à la gare d’une petite ville de peut-être 4 000 habitants, du nom de Schivelbein.

Là, il nous restait encore 8 kilomètres à faire à pied pour atteindre un petit village du nom de Wopersnow. Nous étions destinés à une grande ferme dépendant d’une importante propriété. Le soir même, nous avons logé dans un local prévu pour nous dans le sous-sol d’une grande bâtisse. Le mobilier comprenait seulement une grande table pour dix, pourvue de bancs de chaque côté, et, le long du mur opposé, il y avait un large bat-flanc garni de dix paillasses et de couvertures. La place de chacun était donc assez étroite. Au-dessus de la table, fixées à bonne hauteur, deux longues étagères avec des séparations qui formaient des casiers, permettaient de ranger notre vaisselle : un récipient en terre d’une contenance de deux litres, qui faisait office d’assiette, de saladier ou de cuvette, et chacun une chope, une cuillère, une fourchette et un bol. Ce matériel était jugé suffisant. Par la suite, nous l’avons amélioré, selon l’ingéniosité de chacun.

Au-dessus du bat-flanc, une autre étagère permettait de ranger notre linge, préalablement plié. Une série de portemanteaux placés au-dessous d’un soupirail vitré et équipé de barreaux, terminait l’aménagement de notre " résidence ". Le bâtiment était plus important qu’une maison bourgeoise mais n’avait pas l’aspect d’un château. Le propriétaire, Coqui, était issu d’une famille de protestants français de la Rochelle, qui avait émigré en Prusse pendant les guerres de religion. Le premier soir, il est venu nous souhaiter la bienvenue, en excellent français mais, à part cela, nous l’avons toujours considéré comme une " peau de vache " ! Et ce n’était que le début d’une longue captivité qui devait durer cinq ans, dans huit commandos différents où j’ai pratiqué des métiers très variés.

Nous voici dans ce commando à dix, d’origines diverses. Nous représentons toutes les régions de France, ce qui va animer les conversations et les discussions toujours empreintes d’un peu de chauvinisme. Professionnellement et socialement, le mélange annonce déjà des motifs de frictions. La vie en commun, cette promiscuité n’est pas toujours bien acceptée. Dès le début il s’est formé trois petits groupes, par affinités, et dans l’ensemble ça s’est bien passé. Nous n’étions pas les seuls prisonniers de guerre à travailler dans cette ferme. A côté de nous, un local semblable au nôtre abritait dix Polonais, tous dans nos âges et qui avaient entre eux les mêmes problèmes que nous.

Entre les deux groupes, les débuts ont été assez froids et même une grande réserve a subsisté par la suite. Le militaire allemand responsable de nos deux groupes n’était pas très futé et s’est montré plus bête que méchant. Nous l’avions surnommé Arthur, à l’unanimité. Notre vie se partageait en périodes de travail et de repos, mais toujours sous surveillance. Notre équipement laissait à désirer : nous n’avions pas reçu de colis et nous n’avions pas de vêtements d’hiver. Les premières semaines ont donc été très difficiles. Pour la toilette, nous avions le droit de disposer de la buanderie où il y avait de l’eau à discrétion mais froide. Nous avions une serviette et un petit savon qui contenait du sable et ne moussait jamais.


Dernière édition par le Dim 03 Juin 2007, 8:07 pm, édité 2 fois
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:16 pm

Le travail consistait à exécuter tous les travaux agricoles les plus divers, sans spécialité particulière. Une grande partie de la propriété comportait des bois de sapins mais aussi une plaine vallonnée et un lac assez important. Entre plaine et forêt, les cultures sont les mêmes dans toutes ces grosses fermes de la région : seigle, pommes de terre, betteraves fourragères. Il s’y ajoutait l’entretien de la forêt. Pour nous, il y avait environ 800 hectares, une centaine de vaches, de nombreux chevaux de trait et aussi des chevaux plus légers pour la monte et les différentes calèches. Nous disposions de quatre tracteurs, de chariots et de voitures aménagées pour les différents besoins.

Le village voisin était occupé par tous les ouvriers, plus ou moins spécialisés. Les femmes et les filles formaient une équipe qui partageait nos travaux. Nos relations avec tous ces Allemands n’étaient pas très chaleureuses. La communication était difficile, surtout au début. A cette époque, la langue allemande nous était presque inconnue. Nous disposions d’un vocabulaire assez pauvre, appris au jour le jour, où les mains et les mimiques en disaient plus que le langage. Comme dans toute société, certains nous étaient sympathiques et d’autres pas. Pourtant, nous étions attirés par la population féminine où la beauté et le niveau intellectuel étaient vraiment chose rare.

Aussi, dès le début, notre entourage étranger était désigné par des surnoms. Parmi ceux-ci, quelques-uns me sont restés en mémoire. L’ancien combattant de Verdun, un " vieillard " d’une cinquantaine d’années, qui se déplaçait à l'aide d’une canne, d’un pas saccadé, et surveillait le travail des femmes, était désigné par " Pousse bite ", un autre, borgne, par " Neuneuil ", celui qui avait la jambe raide par " la Jambe de bois ". Un contremaître qui marchait la pointe des pieds exagérément écartée était surnommé " Dix heures dix ". Une jeune femme dont j’ai oublié le nom, d'une trentaine d’années, avec qui nous échangions des propos et des plaisanteries gaillardes, était devenue, je ne sais pourquoi " Cul sucré "... Peut-être l’un de nous avait-il obtenu quelques faveurs pour justifier ce surnom qu’elle ne pouvait comprendre. Certains travaux à l’intérieur, tels que tourner le grain dans le grenier pour l’aérer, raccommoder des sacs, nous mettaient en rapport direct avec les femmes et les filles. Avec le temps, pour quelques-uns d’entre nous, certaines affinités s’étaient précisées. Je n’ai que de vagues souvenirs mais je sais que c'est une période au cours de laquelle j’ai fait de gros progrès pour m’exprimer.

L’automne 1940 a été assez pénible. Le manque de vêtements chauds et de longues journées passées sur un siège de fortune, occupés à couper des queues de carottes fourragères, étaient assez éprouvants. Pour tenir à peu près, il fallait se garnir la poitrine de papiers épais, récupérés sur des sacs d’engrais vides et, dans les galoches, des morceaux de tissus coupés au carré nous servaient de chaussettes.

Si le lieu de travail était éloigné, le repas de midi nous était servi sur place. Dans ce cas, nous finissions plus tôt le soir. J’ai toujours le souvenir de longues soirées d’hiver à dix, dans trente mètres carrés : cartes, belote, lecture, conversations et parfois discussions animées, mais aussi une occupation qui s’imposait, la recherche des poux dans les sous-vêtements, surtout pendant les premières semaines car, pendant ces périodes passées sans se déshabiller et sans changer de linge, les poux de corps apparaissent... Génération spontanée ? La question restait sans réponse pour nous. Mais, le plus souvent, il était question de la famille, de la femme, des enfants, de la fiancée... On montrait des photos et on évoquait beaucoup le temps " d’avant ". Dans ces conversations, nous voyagions dans des régions de France le plus souvent inconnues. Nous prenions conscience des difficultés et des joies, de métiers ignorés... Cette vie de captivité a eu, pour beaucoup d’entre nous, un côté positif et cet aspect de nos loisirs fut un enrichissement pour ceux qui surent en tirer partie.

C’est dans ce commando que j’ai fait l’expérience du plus grand froid que j’aie jamais supporté, au mois de janvier 1941. Le thermomètre est toujours resté au-dessous de moins 10 degrés, avec une pointe dans la première quinzaine, pendant deux ou trois jours, à moins 30 ! Et même, un soir, le record fut moins 32 ! C’était du jamais vu, même par les gens du pays. C’est pendant ces grands froids qu’une habitude locale nous a surpris. Il s’agissait de la conservation de la glace, qui était stockée pour être utilisée pendant les mois d’été. Évidemment, le lac était gelé à une grande profondeur et les traîneaux, attelés de chevaux, y circulaient avec de lourdes charges. Il fallait découper et transporter des blocs de glace de 40 centimètres de côté. Ces blocs étaient conservés dans un bois, dans une sorte de casemate fermée par une porte. Ce local était à demi enterré et recouvert de deux mètres de terre.
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:17 pm

Une fois par semaine, le dimanche, nous avions droit à un bain chaud, mais dans des conditions bien particulières. Une petite usine appartenant à la propriété, distante de 150 mètres de nos bâtiments, transformait les pommes de terre en alcool à 90°. Cette usine fonctionnait 24 heures sur 24 et disposait d’une réserve d’eau chaude en permanence. Tous les dimanches matin, le gardien nous réveillait à partir de quatre heures, été comme hiver, et, deux par deux, nous prenions un bain en commun, dans une baignoire en zinc. Les premiers transportaient la baignoire de la buanderie à l’usine et les derniers la ramenaient. Par tous les temps, pluie, vent, neige, il fallait parcourir ces 150 mètres dehors... Si ce bain n’avait pas été obligatoire, je pense que personne n’y serait allé. A deux, avec un mauvais savon et une eau ou trop chaude ou pas assez, c’était plutôt une corvée.


Le travail consistait à exécuter tous les travaux agricoles les plus divers, sans spécialité particulière. Une grande partie de la propriété comportait des bois de sapins mais aussi une plaine vallonnée et un lac assez important. Entre plaine et forêt, les cultures sont les mêmes dans toutes ces grosses fermes de la région : seigle, pommes de terre, betteraves fourragères. Il s’y ajoutait l’entretien de la forêt. Pour nous, il y avait environ 800 hectares, une centaine de vaches, de nombreux chevaux de trait et aussi des chevaux plus légers pour la monte et les différentes calèches. Nous disposions de quatre tracteurs, de chariots et de voitures aménagées pour les différents besoins.

Le village voisin était occupé par tous les ouvriers, plus ou moins spécialisés. Les femmes et les filles formaient une équipe qui partageait nos travaux. Nos relations avec tous ces Allemands n’étaient pas très chaleureuses. La communication était difficile, surtout au début. A cette époque, la langue allemande nous était presque inconnue. Nous disposions d’un vocabulaire assez pauvre, appris au jour le jour, où les mains et les mimiques en disaient plus que le langage. Comme dans toute société, certains nous étaient sympathiques et d’autres pas. Pourtant, nous étions attirés par la population féminine où la beauté et le niveau intellectuel étaient vraiment chose rare.

Aussi, dès le début, notre entourage étranger était désigné par des surnoms. Parmi ceux-ci, quelques-uns me sont restés en mémoire. L’ancien combattant de Verdun, un " vieillard " d’une cinquantaine d’années, qui se déplaçait à l'aide d’une canne, d’un pas saccadé, et surveillait le travail des femmes, était désigné par " Pousse bite ", un autre, borgne, par " Neuneuil ", celui qui avait la jambe raide par " la Jambe de bois ". Un contremaître qui marchait la pointe des pieds exagérément écartée était surnommé " Dix heures dix ". Une jeune femme dont j’ai oublié le nom, d'une trentaine d’années, avec qui nous échangions des propos et des plaisanteries gaillardes, était devenue, je ne sais pourquoi " Cul sucré "... Peut-être l’un de nous avait-il obtenu quelques faveurs pour justifier ce surnom qu’elle ne pouvait comprendre. Certains travaux à l’intérieur, tels que tourner le grain dans le grenier pour l’aérer, raccommoder des sacs, nous mettaient en rapport direct avec les femmes et les filles. Avec le temps, pour quelques-uns d’entre nous, certaines affinités s’étaient précisées. Je n’ai que de vagues souvenirs mais je sais que c'est une période au cours de laquelle j’ai fait de gros progrès pour m’exprimer.

L’automne 1940 a été assez pénible. Le manque de vêtements chauds et de longues journées passées sur un siège de fortune, occupés à couper des queues de carottes fourragères, étaient assez éprouvants. Pour tenir à peu près, il fallait se garnir la poitrine de papiers épais, récupérés sur des sacs d’engrais vides et, dans les galoches, des morceaux de tissus coupés au carré nous servaient de chaussettes.

Pendant ces grands froids, le travail, était assez pénible. Il fallait continuellement alimenter l’usine en pommes de terre. Une équipe travaillait en plein champ et les pommes de terre étaient stockées en silos aménagés à l’automne, au moment de l’arrachage. Un sillon assez large et profond était rempli de pommes de terre. Par dessus, on étalait une épaisse couche de paille de seigle, maintenue par une couche de terre. Sur cette dernière encore une couche, de fanes de pommes de terre et, par dessus, encore une épaisse couche de terre. Ces silos avaient l’aspect de monticules assez élevés au-dessus du sol et s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres.

Pour retirer les pommes de terre et charger les tombereaux, le travail se compliquait encore, à cause des congères de neige durcie que le vent avait accumulée sur le flanc des silos. La couche supérieure de terre nécessitait l’emploi de coins en fer et d’une masse pour dégager des blocs de terre entièrement gelés. Au moment des très grands froids, les pommes de terre elles-mêmes étaient partiellement gelées et n’étaient pas consommables ; elles étaient alors destinées à l’usine, pour la distillation. En ce cas, le gel n’avait aucune importance.

L’équipe chargée de ce travail passait la journée en plein air, parfois sous la neige et dans le froid. C’était fatigant et désagréable. Par contre, celle qui recevait les tombereaux à l’usine, constituée de seulement deux hommes, était plutôt favorisée. Elle attendait dans la cave, où la température était plus douce, à l’abri du vent et de la neige. Un large soupirail permettait le déchargement rapide par basculage. Il se constituait ainsi un tas de pommes de terre assez imposant et il s’agissait, à l’aide d’une fourche spéciale, de les rejeter dans une cuve en ciment où une sorte de grosse vis sans fin posée en oblique les remontait dans l’usine. Nous allions plus vite à faire disparaître le tas qu’à ramener un nouveau tombereau. Il nous restait 20 à 30 minutes d’inactivité. Pour ma part, si mon compagnon n’était pas bavard, le temps me paraissait long. Cinquante-sept ans après, j’ai le souvenir de ces journées passées dans cette cave. Le froid était supportable car nous étions très couverts : passe-montagne, gros manteau, foulard, gants de laine. Je me revois encore, le dos appuyé le long de la cuve, les yeux fixés sur le soupirail, à regarder la neige qui tombait à gros flocons, la pensée tournée vers Rochefort, auprès de mon Hélène et de ma petite Dany et aussi de tout ce qui m’était le plus cher.

La solitude et l’impuissance où nous étions de faire changer les choses, l’incertitude de l’avenir, se traduisaient toujours par un cafard difficile à surmonter. Je m’évadais parfois pendant de longs moments, dans mes songes. On pouvait bien m’en faire sortir mais on n’aurait pas pu m’y rejoindre.
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:17 pm

D’autres travaux n’étaient pas plus réjouissants. Dans la forêt, des arbres avaient été abattus les mois précédents et les troncs avaient été soit débités, soit transportés dans une scierie. Mais les grosses branches étaient restées sur place et maintenant, en hiver, il fallait les récupérer et les amener à une grande remorque stationnée dans le chemin forestier, c’est-à-dire les prendre sous le bras et les traîner pendant quelquefois plusieurs mètres en évitant tous les obstacles. Ces gestes répétitifs duraient toute une journée, coupée seulement par une pause, le repas sur place, dans le froid et la neige. Ces journées paraissaient interminables !

Je pourrais décrire d’autres travaux aussi pénibles et ennuyeux, mais mon récit paraîtrait trop fastidieux... Pour changer un peu, je vais parler de la nourriture dans ce commando. Le matin, un de nous allait chercher le petit déjeuner, un mauvais jus avec des tartines de mauvais pain et un peu de bon beurre. Le repas de midi n’était pas très varié : pommes de terre de très bonne qualité et à volonté, avec un grand plat d’une sauce où surnageaient quelques morceaux de lard, et toujours le même pain. Comme boisson, du " butter milch ", la boisson nationale de l'Allemagne, ou de l’eau, au choix. Le soir, nous avions une soupe aux légumes, le plus souvent acceptable, et des tartines avec soit de la marmelade - prunes et betteraves à sucre - soit une sorte de fromage blanc et des pommes de terre bouillies. Nous n’avions que rarement de la charcuterie. Deux fois par semaine, nous avions un plat assez copieux de viande, le plus souvent du chevreuil ou du sanglier. C’étaient les produits de la chasse que ces messieurs pratiquaient assez souvent sur leurs terres. En effet, seuls les propriétaires avaient le droit de chasse : le père et le fils. Le premier, qui nous avait accueillis à notre arrivée, était un gros bonhomme habillé exclusivement en vert sombre, le visage tailladé au sabre, conformément à la tradition des hobereaux prussiens. Il n’avait rien de commun avec le fils, de taille plutôt chétive. Tous deux étaient coiffés d’un feutre orné d’une plume. Par beau temps le père, accompagné de sa femme, faisait un long parcours en calèche pour inspecter ses terres et " ses gens ". Au travail, c’était le vrai Seigneur !

Pour terminer avec la nourriture, il faut dire que, depuis l’arrivée des colis, nos menus s’étaient bien améliorés. J’ai déjà parlé des petits groupes que nous avions formés par affinités. Pour ma part, je faisais équipe avec les deux copains de mon régiment qui étaient avec moi à Montargis, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène. Ce dernier était herboriste à Toulouse et un peu plus jeune que moi, fiancé à Mimi, dont il nous parlait à longueur de journée. Quand il recevait de très bonnes nouvelles de sa fiancée, il le manifestait par des moments d’euphorie spectaculaire, comme par exemple déclamer d’une voix de stentor de longs passages de tragédies classiques, du haut du tas de fumier sur lequel nous étions en plein travail. Les Allemands qui assistaient à la scène le traitaient de fou dangereux. Et pourtant, à la libération en 1945, son grand amour était mariée et mère de famille ! C’était ça aussi la captivité !

Henri Dedieu, aussi plus jeune que moi, marié, appartenait à l’administration du cadastre à Saint-Gaudens. Lui aussi a eu un mauvais retour en 1945 : sa femme était décédée depuis trois mois, son beau-frère fusillé par les Allemands, ses grands-parents morts et un ami de toujours, qui avait été avec nous au 74ème GR, mort en Allemagne. J’ai encore la lettre où il m’annonçait tous ces décès.

A l’époque de Wopersnow, nous partagions les colis et nous étions très liés. Vers le mois de février 1941, un événement inattendu a provoqué une animation qui a rompu la monotonie habituelle de notre vie : l’annonce de la libération anticipée de Jean-Louis Gaulène ! Un soir, le gardien, avec un air tout joyeux, vint annoncer à Jean-Louis de se tenir prêt le lendemain matin à 7 heures car il devait l’accompagner au camp à Stargard, en vue d’une libération exceptionnelle ! Il assurait avoir reçu des ordres dans ce sens. La chose ne nous a pas paru invraisemblable ; nous savions, par les journaux qui nous étaient destinés, que le maréchal Pétain avait obtenu la libération d’un certain nombre de prisonniers, service de santé, grands malades, et nous savions qu’il en rentrait quelquefois sans raison apparente, sans doute à la suite de certaines démarches. Peu importait ; notre Jean-Louis allait rentrer dans sa famille, auprès de sa Mimi. Malgré notre envie d’être à sa place, aucune jalousie ne se manifestait et les conversations allaient bon train. C’est à qui demanderait de faire savoir de nos nouvelles à nos familles. Certains lui remirent même des lettres pour leurs femmes ou leurs parents et des commissions diverses. Lui-même vivait en pleine euphorie. Chacun d’entre nous, au fond de lui-même, pouvait espérer bénéficier de la même faveur. Ce soir-là, le sommeil fut bien long à venir...

Le lendemain matin, les adieux furent extrêmement chaleureux et le départ au travail moins triste que les autres jours. Nous avions tous un petit espoir au fond du cœur. La journée se passa quand même comme toutes les autres. Le soir, à la tombée de la nuit, à la vue d’Arthur, notre gardien, accompagné d’un prisonnier se dirigeant dans la grande allée vers notre " château ", nous avons tout de suite pensé à un remplaçant de Jean-Louis. Et quelle ne fut pas notre surprise de constater que c’était lui qui revenait ! Notre déception était bien grande, mais pas autant que la sienne. Après une courte explication, nous avons compris qu’il avait été victime d’une erreur de l’administration du camp. Sa déception était impossible à décrire ! Il n’avait même pas envie d’en parler davantage. Sans ranger ses bagages et sans manger, il se coucha à sa place habituelle et, sous sa couverture, il s’endormit peut-être ?...
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:18 pm

Au commando de Schivelbein

Nous étions un peu déçus par sa propre déception et la soirée fut assez morne.
Le lendemain matin, nous étions tous au travail et la vie devait continuer... jusqu’à un événement qui me touchait directement, au début du mois de mars. Exactement le 8. Le gardien m’informait que je devais me tenir prêt pour un départ du commando. Cette fois, il n’était pas question d’un retour en France mais d’un changement de résidence et d’activité. En effet, la profession qui avait été déclarée à mon arrivée était celle de miroitier. Les Allemands n’avaient pas bien compris de quoi il s’agissait et ils m’avaient considéré comme une sorte de menuisier. Je devais donc rejoindre le commando de la ville voisine, où le train nous avait descendus en septembre dernier, c’est-à-dire à 8 kilomètres. Le matin du 9 mars, je faisais mes adieux à mes compagnons avec lesquels je venais de passer les six derniers mois. Je ne devais plus jamais les revoir, sauf Henri Dedieu que j’ai retrouvé plus de trois ans après, dans une ville voisine. Mes changements de commando m’ont toujours laissé une nostalgie pénible : avoir vécu intimement avec des camarades pendant des mois, cette notion de " jamais plus " était pour moi une séparation définitive.

Enfin, le gardien m’a accompagné à pied à la ville voisine, Schivelbein, que j’ai déjà citée, ville assez agréable de 4 000 habitants. Mon arrivée au commando s’est bien passée. D’autres prisonniers arrivaient de la campagne comme moi. Nous étions destinés à être placés chez des artisans. Plusieurs métiers étaient représentés : des maçons, des électriciens, des menuisiers, des coiffeurs, etc. Comme prévu, le lendemain matin j’étais dans l’atelier d’un menuisier qui travaillait seul. Je lui ai vite fait comprendre qu’il y avait erreur. Sur le moment, il a été très contrarié. Mais comment faire ? Finalement, il a été assez compréhensif. Il m’a installé dans un coin de l’atelier et j’ai assemblé, avec des pointes, des planches qui avaient été préalablement préparées. Il en ressortait des caisses destinées à je ne sais quel usage.

J’ai eu droit au repas de famille. Personne ne comprenait le français et mon allemand était vraiment insuffisant pour une conversation que je ne souhaitais pas. Il m’aurait fallu être menuisier. J’ai peut-être manqué une bonne place ? Le lendemain, j’étais de nouveau disponible, mais pour quel métier ? Je suis resté toute la matinée au commando et l'après-midi je suis parti pour une entreprise de travaux publics assez modeste, mais qui employait des ouvriers de diverses formations du bâtiment, l’entreprise Bitner.

Je n’étais pas seul. Avec moi étaient un autre prisonnier, d’une quarantaine d’années, qui n’avait jamais eu de profession bien définie, et un Parisien qui, dans sa jeunesse, aurait pu être qualifié de " titi Parisien ", d’une faconde extraordinaire. Vieux garçon, il avait été choyé par une mère exagérément possessive. Nous avons fait équipe pendant les six mois de mon séjour dans ce commando. Avec lui, les journées n’étaient pas tristes ! Il avait un nom allemand, Adrien Reitz, mais il ne pouvait se faire passer pour un des leurs car il était incapable d’utiliser le peu de vocabulaire qu’il connaissait.

Un troisième larron s’est joint à nous deux, Parisien lui aussi, employé dans un grand magasin. Il n’était pas du métier non plus. J’ai complètement oublié son nom. Fils d’émigré italien, naturalisé français, il était né à Venise et y avait de la famille. Lui aussi avait la parole facile et nous apportait souvent la contradiction. Sur les chantiers, nous faisions équipe ensemble et également au commando, pour les colis et la bouffe.

Par ailleurs, j’avais fait la connaissance de deux Charentais. Un cultivateur de Bords, Crépin, travaillait dans une ferme près du commando ; je l’ai très peu fréquenté en Allemagne mais je l’ai vu très souvent à Rochefort après la guerre. L’autre, dont j’ai oublié le nom, était commerçant à Pons et défendait l’esprit charentais quand les grandes discussions empreintes d’un chauvinisme exagéré animaient les soirées de cet été 1941.

Nous étions logés dans un grand local, sans doute un ancien garage, et deux grandes tables disposées bout à bout, avec des bancs de chaque côté, servaient pour les repas mais aussi à d’autres usages. Pour dormir, nous disposions de lits superposés munis de paillasses, avec deux couvertures l’hiver et une seule l’été. Évidemment, pas de draps ! Ce luxe nous était inconnu depuis bien longtemps. Pour la toilette, nous avions une dizaine de bassines en zinc et de l'eau chaude, le dimanche seulement, jour de la douche que nous prenions à tour de rôle, toute la matinée, entre le petit déjeuner et le déjeuner, huit à dix à la fois, ce qui donnait lieu quelquefois à des confrontations sur le plan anatomique. En effet, certains d’entre nous étaient particulièrement performants et en étaient très fiers ! L’humour de ces compétitions volait assez bas ! Il fallait bien trouver un intérêt quelconque à la situation, mais se trouver dans cette promiscuité n’était pas du goût de tout le monde.

Dans l’ensemble, la nourriture était plus variée que dans la grosse ferme où je venais de passer l’hiver et les colis nous parvenaient à peu près normalement. Je partageais avec mes deux compagnons de travail, Adrien et le Parisien. Nous occupions des lits rapprochés. Tout près de moi, j’avais aussi deux voisins qui animaient les soirées et étaient très liés par la camaraderie. Ils étaient toujours en opposition sur tous les sujets. Sur la paillasse du dessus, il y avait un grand maigre du nom de Peuchot, coiffeur à Toulouse, et sur la paillasse du dessous un petit gros, commerçant à Lille, du nom d’Aufroy. Les joutes oratoires entre le gascon et le " chtimi " faisaient l’amusement du voisinage. La lecture était une distraction favorite de beaucoup d’entre nous mais la lumière s’éteignait trop tôt et il ne fallait pas gêner ceux qui dormaient à côté. Nous avions donc trouvé la solution : sur l’étagère au-dessus de notre tête, une petite boîte de conserve remplie d’huile de boîte de sardines, munie d’un cordon de coton faisant office de mèche, nous servait de veilleuse. Souvent, nous étions astreints à la corvée de pluches. Comme nous arrivions à la période des jours les plus longs, cette corvée avait lieu le soir après dîner et la quantité de patates était assez importante. Je me suis rendu compte de la situation de la Poméranie par rapport à Rochefort. Nous restions dehors très tard : après onze heures, il faisait encore assez clair et le ciel était tout blanc au nord.

Quelle était la nature de notre travail de manœuvre maçon à l’entreprise Bitner ? Il faut bien en dire quelque chose. Nous étions une quinzaine de prisonniers de l’entreprise à travailler sur un chantier relativement important. Aux abords de la ville, presque à la campagne, il s’agissait de construire un camp destiné à abriter une population de déportés du travail. Pour l’instant, ce n’était qu’un terrain, clôturé par une sorte de palissade, sur lequel il était prévu de construire des baraques en matériaux légers. Une assise en briques devait supporter des panneaux légers en fibrociment, et des ouvertures, portes et fenêtres, toutes prêtes. Plusieurs corps de métiers étaient donc nécessaires. Adrien, le Parisien et moi n’étions que des manœuvres, bons à tout et à rien à la fois. Nous quittions le commando le matin, accompagnés du gardien, et nous allions à pied pendant deux kilomètres environ, munis d’un petit seau en émail avec cuillère et gobelet, car le repas de midi nous était apporté sur place. Le soir, nous revenions assez tôt, la journée finie. Sur notre chemin, en passant par la Mühlenstrasse, un magasin d’ébénisterie avait attiré notre attention : l’une des vitrines offrait, à notre grand étonnement, un grand choix de cercueils à la clientèle. Ce n’étaient pas de simples boîtes, comme en France : le couvercle, en forme de bâtière nettement plus prononcée, était orné de moulures abondantes.

En arrivant le matin, des outils nous étaient distribués selon le travail à faire. Pour nous trois, c’était presque toujours une pelle et une pioche. La journée nous paraissait bien longue et le travail fastidieux : creuser des tranchées, déplacer des tas de sable ou de cailloux, transporter des sacs de ciment ou des briques...Tous ces travaux étaient effectués sous le commandement d’un civil qualifié, mais la cadence était supportable. C’était à qui irait le plus doucement et quand il n’y avait pas de surveillance nous faisions de longues pauses, le menton appuyé sur le manche de la pelle, pauses qui facilitaient la conversation.

En cas de mauvais temps, pluie en avril et même neige, les abris étaient rares, mais aussitôt que les premières baraques furent érigées les repos ont été plus confortables. A ce sujet, j’ai un souvenir très précis. Je faisais équipe seulement avec le Parisien. Un matin, nous avons " attaqué " un imposant tas de sable à la pelle. Il s’agissait de le rentrer dans une baraque, par une ouverture qui devait devenir une fenêtre. Par beau temps, c’était assez agréable, d'autant plus que le secteur n’était pas trop fréquenté. Nous sommes restés tous les deux une bonne dizaine de jours avec ce tas de sable ! Quand il était passé à l’intérieur, nous le passions à l’extérieur. Les jours de pluie, de l'intérieur nous le passions dehors ; les jours de beau temps, nous étions dehors et le passions à l’intérieur. Qu’est-ce que l’on a pu se raconter comme histoires pendant ces dix jours ! J’ai tout appris sur la vie quotidienne à Venise au temps de l’enfance de mon copain.
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 6:18 pm

Il y eut quand même des jours plus pénibles, notamment lors du déchargement des camions. Des sacs de 50 kilos de ciment à transporter à l’abri, le déchargement des briques à la chaîne... C’était les travaux forcés ! Il fallait en attraper une et la lancer au suivant; si on ratait son coup, on la recevait sur les pieds et, en plus, on se faisait " engueuler " !

Ce chantier longeait une voie assez fréquentée qui était habitée de l’autre côté. Rien ne nous échappait du mouvement des gens qui se déplaçaient à heure fixe, tous les jours. C’était le policier en uniforme qui allait prendre son service à bicyclette, la voiture du boulanger, celle du laitier, un couple de vieillards qui partait je ne sais où, toujours à la même heure, la petite jeune fille qui saluait un vieux bonhomme en faisant une petite révérence, jambe fléchie et en lui disant " Heil Hitler ! " Ce geste était habituel de la part des filles et nous amusait un peu.

Cette vie dura trois mois, de mars à juin 1941. Vers la fin juin, le chantier était fini. L’entreprise nous occupa donc différemment. Je fus incorporé à une petite équipe de vrais maçons civils non mobilisés, c’est-à-dire d’un certain âge, pour travailler sur de petits chantiers, chez des particuliers. Là, j’ai fait l’expérience d’une nouvelle couche de la population. Leur attitude envers moi était empreinte de curiosité : comment vivait-on en France ? Je me suis assez amusé à leur raconter un peu de tout, des vérités et pas mal de mensonges. Mon allemand s’était un peu amélioré. Je connaissais des phrases toutes faites, mon vocabulaire s’était enrichi et le geste complétait la parole. Il n’y avait pas d’" hostilité " de la part de ces " nouveaux " Allemands.

Le premier chantier était assez important : c’était l’agrandissement d’une maison en centre ville, chez un artisan électricien. La famille se composait du couple et de deux jeunes filles. C’était elles les plus curieuses. Elles demandaient des renseignements quant à notre goût pour les grenouilles et les escargots. Je le leur confirmais et ajoutais que nous mangions aussi les petites souris sortant du nid. Pour elles, ce n’était pas plus répugnant ! Quant aux huîtres qu’elles ne connaissaient pas, je leur en expliquais l’élevage, en donnant des détails inédits. Pour obtenir des huîtres plates, je leur disais qu’il fallait les prendre très jeunes, quand la coquille était molle, et les passer au rouleau pour les aplatir ! Il fallait bien s’amuser un peu ! J’espère que, plus tard, elles auront compris. Il arrivait, selon les circonstances, que j’aie droit à quelques gâteries : un café avec un gâteau ou un fruit. Ça n’allait pas bien loin.

Le rappel de ce temps-là évoque pour moi un événement dont je garde un souvenir très précis et qui aurait pu avoir de graves conséquences. Il s’en fallut de peu que tout se termine ce matin-là pour moi : la captivité et tous mes soucis. Je suis en effet passé très près d’un très grave accident. Il faisait très beau et j’étais en train de mélanger du mortier pour le fournir aux maçons qui travaillaient sur un échafaudage au deuxième étage. Ils ont eu à manipuler une lourde pièce de bois, une sorte de poutre, mais un faux mouvement de leur part l’a fait basculer de l’échafaudage et elle est tombée dans la cour, à quelques centimètres de moi. Encore une fois, la chance était à mes côtés !

Ce chantier terminé, il y en eut d’autres, pas toujours très agréables, notamment celui de la gare où nous avons refait toutes les cheminées en brique sur la toiture ! Le travail était assez pénible pour moi et j’ai eu à monter des quantités de briques, à l’épaule, sur une planchette. Je montais à l’échelle jusqu’au toit et je les approchais des maçons qui étaient sur la toiture.

Après ce chantier, il m’est arrivé quelque chose de très désagréable. Pendant quelques jours, nous étions sur un autre chantier où de nombreux ouvriers, civils et prisonniers, travaillaient sans surveillance. Il faisait chaud et j’avais enlevé ma veste pour être à l’aise. Le soir, quand je l’ai reprise au clou où je l’avais accrochée, je me suis aperçu que mon portefeuille avait disparu ! J’étais très contrarié. Le portefeuille n’avait pas de valeur, j’avais très peu d'argent en marks du camp mais j’avais des photos, très précieuses pour moi : évidemment Hélène et Dany, une de la famille, et surtout une photo à laquelle je tenais beaucoup, de mon père à la guerre de 1914. Elle était irremplaçable ! Et au dos, il y avait un texte écrit de sa main.

D’après mes notes, nous étions le 19 août 1941. Et le temps passait, malgré les journées de cafard... Nous sommes ainsi arrivés au début de septembre. Quelque chose s’apprêtait encore à changer. Le bruit courait que certains d'entre nous allaient partir à la campagne. La saison de l’arrachage des pommes de terre commençait et la main d’œuvre manquait.
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Re: la drôle de guerre

Message  florentinus le Dim 03 Juin 2007, 6:31 pm

Je me demande si certaine personnes arriveront a lire jusqu'au but mort de rir gri
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Re: la drôle de guerre

Message  Charlemagne le Dim 03 Juin 2007, 7:38 pm

fait comme moi,Florentinus, imprime le tout et lit le au calme... parce que c'est vrais que lire sur un écran c'est pas le top...

Parcontre Ike, pourrais tu nous présenter un peu ce texte :auteur,type de texte (récit,témoignage, fiction...)
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 8:00 pm

charlemagne47 a écrit:fait comme moi, Florentinus, imprime le tout et lit le au calme... parce que c'est vrais que lire sur un écran c'est pas le top...

Parcontre Ike, pourrais tu nous présenter un peu ce texte :auteur,type de texte (récit,témoignage, fiction...)

ça marche, je vais le faire.


Dernière édition par le Dim 03 Juin 2007, 9:39 pm, édité 1 fois
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Re: la drôle de guerre

Message  Invité le Dim 03 Juin 2007, 9:33 pm

Bonjour,

(Mode Ironic on) Bon résumé (Off), merci Ike. p31

La source pour ceux qui veulent lire le début:
http://seucaj.ifrance.com/tessier.htm

Sinon, Ike, tu nous mets un témoignage de captivité sous le titre "Drôle de guerre", et dans la rubrique "Front de l'Est"...
Enfin bon, merci tout de même, ce témoignage est très intéressant.

Cordialement.

EDIT PAR DANIEL
Bien vu, je deplace le fil vers "Front de l'Ouest"

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Message  Ike Eisenhower le Dim 03 Juin 2007, 9:37 pm

merci entièrement motpulk clin doeil gri clin doeil gri clin doeil gri clin doeil gri !! je peux en mettre d'autres .?? p24
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Re: la drôle de guerre

Message  florentinus le Dim 03 Juin 2007, 9:53 pm

C'est un témoignage ?? Je croyai que c'etait un livre de 1202 pages ! (ironiques^^)
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Message  bigbasketeur le Dim 03 Juin 2007, 10:01 pm

florentinus a écrit:C'est un témoignage ?? Je croyai que c'etait un livre de 1202 pages ! (ironiques^^)


castet castet castet castet castet castet castet castet castet

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Re: la drôle de guerre

Message  florentinus le Lun 04 Juin 2007, 5:31 pm

Dacord, dacord ^^
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Re: la drôle de guerre

Message  Ike Eisenhower le Lun 04 Juin 2007, 6:54 pm

florentinus a écrit:C'est un témoignage ?? Je croyai que c'etait un livre de 1202 pages ! (ironiques^^)

oui, il en reste plein d'autre. j'en ai mis qu'une petite partie florentinus
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