Noguès a raté son rendez-vous avec l'Histoire !

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Noguès a raté son rendez-vous avec l'Histoire !

Message  tietie007 le Mar 10 Juil 2007, 6:09 pm

Je me suis appuyé pour rédiger cet article sur le livre de Christine Levisse-Touzé, L'Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Albin Michel, 1998

Un homme a eu le pouvoir de changer le cours de la guerre, en tout cas sa physionomie, c'est le général Noguès (1876-1971), commandant en chef des forces militaires en Afrique du Nord.
L'annonce de la demande d'armistice, le 17 juin, stupéfie Noguès. Il fera savoir à Weygand, puis à Pétain, le lendemain, qu'il n'acceptera jamais de livrer l'AFN et qu'il continuera la lutte. Rapidement, l'Empire se met derrière lui:
- George Le Beau, gouverneur général d’Algérie et Marcel Peyrouton, résident général en Tunisie, encouragent Noguès à poursuivre la lutte, « même en passant outre la volonté de la métropole".
- Les députés d’Algérie, Serda, Enjalbert, Morinaud, Cuttoli, sont pour le combat.
- La plupart des généraux des théâtres d’opérations extérieurs, stupéfaits par l’ampleur de la défaite veulent continuer le combat ! Legentilhomme, commandant les troupes franco-anglaises des Somalis télégraphie à Noguès le 19 juin : je refuserai de cesser les hostilités avec l’ennemi en toutes circonstances.
- Du Levant, le général Mittelhauser , commandant en chef du théâtre de Méditerranée orientale, a prévenu Weygand qu’une paix sans honneur serait exclue et qu’il continuerait le combat. Le 24 juin, il demandera à Noguès de constituer un gouvernement en AFN.
- Gabriel Puaux, haut-commissaire en Syrie et au Liban, soutient Mittelhauser et demande la constitution d’un gouvernement en AFN.
- L’AOF soutient la poursuite de la lutte. Cayla, son gouverneur général, envoie le commandant Herkel auprès de Noguès pour lui réitérer sa confiance.
- Le 23 juin, Brunot, haut-commissaire au Cameroun insiste auprès de Noguès pour continuer la lutte.

Churchill va tout faire pour provoquer la dissidence de l’Empire. Le 23 juin alors qu’il approuve la constitution du Comité national français par de Gaulle à Londres, le général Dillon, chef de la mission britannique, remet à Noguès une résolution de son gouvernement demandant à toutes les autorités françaises des territoires d’outre-mer de s’associer au combat, même en présence d’ordre contraire du gouvernement français ! Le 24 juin, Londres se prononce en faveur de la création d’un gouvernement dissident en AFN. Le ministre de l’information Alfred Duff Cooper et le général Lord Gort sont envoyés au Maroc pour rencontrer les parlementaires du Massilia et Noguès. Celui-ci observant les ordres du gouvernement empêche la mission Cooper-Gort d’atterrir à Casa, mauvais présage ! Atterrissant malgré tout, il refuse de les rencontrer. On peut affirmer que Noguès vient d’abandonner son projet de continuation du combat. Dans un télégramme du 25 juin, les deux hommes concluent à l’échec de leur mission. A Londres on décide de soutenir le Général de Gaulle.
Le 28 juin, le gouvernement britannique interrompt toutes négociations avec le gouvernement de Bordeaux et envisage l’envoi au Maroc d’un Corps Expéditionnaire de 25 000 hommes s’appuyant sur les français libres et les volontaires en AFN, c’est le plan Susan. Mais le 30 juin, Churchill change d'avis et décide de mettre en œuvre l’opération Catapult.



De Gaulle est persuadé que la lutte est possible à partir de l’AFN. « La France n’est pas seule …elle a un vaste Empire … », l’appel du 18 juin est une main tendue vers Noguès ! Dès son entrée au gouvernement, le 6 juin, il sonde les possibilités d’un réduit en AFN. A partir du 12 juin, de Gaulle prépare avec le général Colson, chef d’état major, un plan de transport en AFN des forces disponibles. Reynaud le charge, le 13, d’obtenir de Londres le tonnage nécessaire pour le transport des troupes en AFN.
Dans l’après-midi du 15 juin, il monte à bord du torpilleur Milan pour rejoindre Plymouth. Churchill proposera un projet d’union franco-britannique, mais le 17 juin Reynaud démissionne et les partisans de l’armistice ont la voie libre sous la tutelle de Pétain.
De Gaulle lance son appel du 18 juin, que Noguès a fait censurer dans toute l’AFN … mais le général ne désespère pas de le convaincre. Le 19 juin il s’adresse à lui pour se mettre sous ses ordres. Le 24 juin, De Gaulle réitère son appel à Noguè, il lui demande de prendre la tête du Comité national français, réunissant tous ceux qui veulent continuer le combat.

En fait Noguès appréhendait la perte de l’AFN, il craignait des conditions d’armistice trop dures, d’où ses premières réactions belliqueuses. Mais il reste un légaliste et est un militaire avant-tout ! Le 22 juin, les conditions allemandes sont connues, les anglais les qualifieront de diaboliquement habiles, Weygand envoie Koeltz à Alger. Les conditions italiennes ne sont pas encore connues.
Noguès est clair :
"Si la signature de l’armistice avec l’Allemagne et l’Italie n’est pas accompagnée par une déclaration du gouvernement précisant que nos adversaires acceptent le maintien de l’intégrité du sol de l’AFN, les populations nord-africaines unanimes n’accepteraient pas la décision, et suivies de la presque totalité des forces armées, continueraient avec ou contre leurs chefs la lutte jusqu’au bout. »
Noguès n’aurait songé à se rebeller que si le résultat des négociations n’avait pas été satisfaisant pour l’AFN. A contrario, il s’inclinerait devant des conditions d’armistice qui préserveraient l’AFN.
Il n’est pas un rebelle, il fait censurer de Gaulle, ignore ses appels, ne daigne pas répondre à ses télégrammes du 19 et 24 juin, aura une attitude de réserve vers les parlementaires du Massilia, il fera même mettre Mandel en résidence surveillée. Il refusera de recevoir la mission Duff Cooper-Gort, le 24 juin.

En conclusion on peut dire que Noguès avait toutes les cartes dans ses mains pour être le chef de résistance.
- l'Empire le soutient.
- De Gaulle se met sous ses ordres.
- Churchill fait tout pour le rallier, notamment avec la mission Duff Cooper-Gort.

Si le général n'a pas franchi le Rubicon c'est que les conditions d'armistice des allemands préservaient l'intégrité de l'Empire (Indication implicite sur les orientations futures de la stratégie allemande, Hitler voulant le statut quo en Afrique, il fera même pression sur Mussolini pour que celui-ci renonce à dépecer l'Empire nord-africain français !) et que fondamentalement, Nogues était un légaliste, un militaire qui obéit. Il savait aussi que l'AFN ne possédait pas les ressources nécessaires pour poursuivre la lutte longtemps, mais si militairement sa décision peut être comprise, elle restera une faute politique !
Sa décision, qui s'est jouée à peu de choses, a durablement influencé la physionomie de la guerre. Si il avait choisi la voie du combat, Hitler n'aurait certainement pas pu attaquer l'URSS en 1941. Noguès a raté son rendez-vous avec le destin !

Restant en place après l'armistice, il faut accusé par les gaullistes en juin 1943 de haute trahison et il dut s'enfuir au Portugal. Condamné par contumace à 20 ans de prison en novembre 1947. En 1954, lors de son retour en France, il ne fut pas inquiété.

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Re: Noguès a raté son rendez-vous avec l'Histoire !

Message  tietie007 le Mar 10 Juil 2007, 6:33 pm

Eric Roussel confirme, dans son De Gaulle, 1890-1945, Tempus, 2006, p 197-198, l'occasion manquée par le général Noguès.

Le général De Gaulle, ce 19 juin, effectue auprès du général Noguès, résident général au Maroc, une démarche pour se placer sous ses ordres s'il prend la tête de la Résistance. A ce moment-là, le grand colonial, disciple de Lyautey, semble en effet envisager sérieusement de ne pas baisser les bras. Dès le 17 juin, il s'est dit consterné par la demande d'armistice et est prêt à reprendre le combat. Il est vrai qu'il a cru bon ajouter :
"Si le gouvernement n'y voit pas d'inconvénients !"

Noguès paraît avoir le profil idéal pour se lancer dans l'entreprise. Fin et diplomate, le personnage bénéficie d'une bonne image. Gendre de Delcassé, républicain irréprochable, il semble pouvoir rassurer à la fois les milieux militaires et les politiques de la IIIe République. Mais finalement, il ne franchira pas le Rubicon. Sensible à la reconnaissance du gouvernement de Bordeaux par les USA, répugnant à sortir de la légalité, il est décidément le contraire d'un homme d'aventure (*Il est vrai que comme certains de ses collègues, il avait beaucoup à perdre !).
A Gaston Palewski qui, présent en Afrique du Nord, s'est rallié à De Gaulle et qui est allé, au nom de ce dernier, sonder ses intentions, Noguès, lui donna, le 22 à Alger, d'excellentes raisons pour ne pas bouger :

"Je ne puis maintenir l'Afrique du Nord dans la guerre si je n'ai pas les bateaux pour la défendre, or Darlan me refuse ces bateaux".

Pour De Gaulle, la défection de Noguès est importante car elle va en entraîner d'autres dans l'Empire. Le 20 juin, quand Gaston Palewski s'est rendu à Tunis pour voir Marcel Peyrouton, afin d'essayer de le rallier au Général, il s'est entendu répondre :

"Bon, convainquez Noguès, c'est de lui que tout dépend !"

Il ne viendra pas après son renoncement ! Mittelhauser, commandant en chef du Levant, Puaux, Haut-Commissaire, le général Catroux, gouverneur de l'Indochine, auquel de Gaulle a écrit le 24, manifeste sa sympathie, mais la réserve de Noguès bloque les ardeurs !

De Gaulle écrira :

" Il est clair que si Noguès avait suivi la voix de la résistance, tout l'Empire l'y aurait suivi !"
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