Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

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Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Ven 16 Oct 2009, 10:47 am

Bonjour à tous;

Tout le monde a entendu parler d'Otto Ohlendorf, Commandant de l'Einzatsgruppe D, dont le retentissant procès à Nuremberg révéla au monde la réalité des unités mobiles de tueurs qui ravagèrent la Pologne et l'URSS, procédant - en guise de prélude à la solution Finale - à l'extermination systématique des Juifs, des "commissaires politiques bolchéviques", des partisans, et de la population civile en général. Ce qui est moins connu, en revanche, sont les détails de sa vie. Il me semblait intéressant de fouiller un peu, car le cas Ohlendorf éclaire de façon frappante l'aptitude du régime nazi à transformer en meurtriers de la pire espèce des individus qui n'y étaient pas a priori prédisposés...

Après onze mois de rebondissements, de casses têtes juridiques, de déballage sans précédent (c’est la première fois dans l’Histoire que les archives complètes d’un État tombent quasi intactes dans les mains de l’ennemi), et 10 exécutions, le procès des Grands Criminels de Guerre devant le Tribunal Militaire International (IMT) prend fin à Nuremberg, le 1er octobre 1946. Suivent (dans l’ordre) le procès des Médecins, le procès contre Erhard Milch (esclavage & expériences criminelles), le procès de la Justice (magistrature nazie), celui d’Oswald Pohl (WVHA), celui de Friedrich Flick (1er des trois procès contre l’Industrie Allemande), celui de Wilhelm List (prises d’otages), celui d’IG FARBEN

Puis, le 15 septembre 1947, sous l’appellation Otto Ohlendorf et al, débute le procès des Einzatsgruppen, 9e d’une série de 12 procédures diverses pour crimes de guerre… Toutefois, ces 12 procès, qui se déroulent dans les mêmes salles que celles qui abritèrent le procès principal, sont pilotés par un Tribunal Militaire US, et non par l’IMT. Ils sont connus sous la dénomination NMT (« Trials of War Criminals before the Nuremberg Military Tribunals »), et administrés par un panel de 3 juges présidé par le juge Michael Musmanno, qui défendit Sacco et Vanzetti dans les années 20.


Michael Musmanno

Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, selon le procureur, Benjamin Ferencz, aucun procès des Einsatzgruppen n’avait été initialement prévu. Les rapports des Einzatsgruppen – une unique série de 3 dossiers ; la seule à avoir survécu à la guerre (avant la découverte, en 1959, du « rapport Jäger ») – avaient été découverts par hasard en septembre 1945, parmi deux tonnes de documents trouvés au 4e étage du quartier général de la Gestapo de Berlin.


Benjamin Ferencz

Diplômé de l’Harvard Law School, Benjamin Ferencz a servi, au grade de sergent, au sein de la 3e Armée de George Patton, et participé à la libération des camps de Buchenwald, Mauthausen, et Dachau. Déjà passablement secoué, il prend connaissance des rapports des Einzatsgruppen aux environs de la fin 1946. Horrifié, Ferencz décide de transmettre les trois dossiers à Nuremberg, et les soumet à Telford Taylor, Procureur de l’IMT, et chef du Counsel for War Crimes pour les procès suivants. Certes, Taylor se range sans réserve à l’avis de Ferencz ; les coupables devraient être traduits en justice. Malheureusement, il est déjà chargé d’une série de procès destiné à prouver la participation d’autres agences nazies (Industrie, Justice, Médecine, Ministères etc.), et que ces derniers ont déjà été budgétisés. Ferencz insiste : ne faudrait-il pas au moins traduire en justice les commandants de ces escadrons de la mort ? Convaincu, Taylor charge Ferencz – qui n’a que 27 ans, et dont c’est le 1er procès criminel – d’organiser Otto Ohlendorf et al, et le nomme procureur. Les audiences débutent le 15 septembre 1947 et dureront jusqu’au 10 avril 1948…


Telford Taylor

Vingt-quatre accusés, responsables de carnages défiant l’imagination, se retrouvent réunis sur les bancs. Durant les premières 48h du procès, Ferencz soumet les rapports, les authentifie, et conclue son accusation. D’emblée, le Gruppenführer-SS Otto Rasch, Commandant de l’Einzatsgruppe C, atteint d’une maladie de Parkinson est écarté de la procédure en raison d’un état de démence avancée (il meurt en 1948). Quant au Sturmbannführer-SS Emil Haussmann, attaché à l’Einzatskommando 12, il se suicide. Restent 22 accusés…


Otto Rasch (copyright CORBIS)


Emil Haussmann

Le Gruppenführer-SS Otto Ohlendorf, « figure de proue de cette nef de mort », s’installe sur le siège des témoins, le 8 octobre 1947, à 9h30. Dans son étude, « Hitler’s Willing Executioners » (New York ; Alfred A. Knopf, 1996), l’historien Daniel Goldhagen soutient qu’Ohlendorf était un « tueur né ». Pourtant, l’analyse de son parcours et de sa personnalité semble pointer dans une direction différente ; à la fois moins caricaturale et plus inquiétante… Petit, mais raffiné, tenace, c’est vrai qu’il incarne, pour ceux qui l’observent, la figure « allégorique » et caractéristique du nazisme : brillant, ambitieux, totalement adapté à l’appareil administratif, et apôtre de la mystique du mouvement.


Otto Ohlendorf

Il est aussi le plus jeune et le plus élevé en grade de ses co-accusés, et se présente immédiatement comme leur conseiller et porte-parole (il a servi et servira de témoin à charge dans plusieurs autres procès importants : Göring, OKW, IG FARBEN) ; bref, il donne l’image d’un homme sûr de lui. Juriste lui-même, à l’aise devant ses juges, et piloté par son avocat, le Dr. Aschenauer, Otto Ohlendorf commence par explorer son passé et ses origines…

Fils d’Heinrich et Martha Ohlendorf, Otto, naît le 4 février 1907 à Hohen-Egelsen, le plus jeune d’une fratrie de 3 frères et une sœur. Issu de la moyenne bourgeoise, son père, un libéral Protestant, est membre du DNVP, le Parti du Peuple des Nationalistes Allemands, et possède une ferme près de Hanovre.

Son cursus scolaire se déroule sans complications ; c’est un élève doué et studieux. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Otto s’intéresse à la politique, et subit certainement les crises de son époque – l'apparition d’une exaltation patriotique nationaliste – et n’est sans doute pas insensible à la montée d’antisémitisme de l’entre-deux guerres. Comme des millions de ses compatriotes, il est violemment anti-Marxiste, et rêve d’une Allemagne unie sous autorité Prussienne ; et c’est probablement le meilleur indicateur de son futur rôle au sein du IIIe Reich. De fait, le 28 mai 1925, à peine âgé de dix-huit ans, il s’inscrit au NSDAP (n° 6531) où il semble trouver un écho à son idéalisme juvénile : « C’est à cette époque que je reconnus que les besoins sociaux constituaient un problème national concernant le peuple tout entier, et que les besoins nationaux constituaient également un problème social. Le national-socialisme me parut exprimer le mieux ces deux points de vue. De plus, j’étais très attiré par le fait que les gens actifs contribuent à construire un État national-socialiste, symboliquement exprimé dans le parti des travailleurs. L’idée nationale-socialiste m’attirait ; je veux dire les conceptions indépendantes des peuples qui veulent résoudre eux-mêmes leurs propres problèmes ». En 1926, il fonde une unité Hitlerjugend dans sa ville natale et, l’année d’après, entre à la SS (n° 880). Il passe ensuite une année en Italie, à l’Université de Pavie, à étudier le Fascisme, qu’il considère comme un échec politique. D’après lui, c’est à ce moment qu’il cristallise sa vision du monde. Une fois de plus, le fait qu’il ait assumé – encore adolescent – un rôle militant important en faveur d’une politique aussi extrémiste, semble suggérer une prédisposition à l’extrême droite chez le jeune Otto…

En 1928, Ohlendorf se lance dans des études de droit et d’économie à Leipzig (1928-29) où il obtient facilement son 1er diplôme (Juristische Staatsprüfung), puis à Göttingen (1929-31), mais abandonne les spécialisations pour rejoindre l’Institut d’Économie Mondiale et de Transport Maritime à Kiel. À partir de 1933, il est chargé des questions juridiques à la Cour de Hildesheim, dirigeant simultanément des cours de formation. Très pointu, il se spécialise dans les différends opposant les doctrines fascistes et nationales-socialistes, accepte un poste d’adjoint du Professeur Jessen, et crée à l’Institut d’Économie un département scientifique consacré à l’étude du Fascime et du National-Socialisme. C’est un hyper actif ; parallèlement à son travail, il s’investit corps et âme dans le combat politique, participant de façon significative à la première victoire électorale des Nazis dans le Gau de Hanovre-Sud.

En 1936, sur les conseils du professeur Jessen, il est recruté par les services d’Heydrich. Il n’aura pas fallu longtemps au RSHA pour flairer l’intelligence supérieure de ce jeune « intellectuel » ; le type d’homme qu’Heydrich, apôtre de la performance, souhaite imposer au sein du SD naissant. Et quel jeune homme ne sauterait pas sur l’occasion d’accéder à un poste d’influence sur le Parti ? Ohlendorf a un ego démesuré, et sans doute est-il flatté lorsque le Dr. Reinhard Höhn, responsable des recrutements, lui déclare que le SD « a besoin d’esprits critiques comme le sien ».


Reinhard Höhn

Toutefois, Ohlendorf continue sa carrière à l’Institut, où il est nommé directeur de l’Office du Commerce Allemand, assumant simultanément les postes de directeur et d’agent du SD. Ses nouvelles responsabilités consistent en la création d’un service de renseignements économiques ayant pour but de corriger les erreurs nationales-socialistes dans ce domaine. Ohlendorf se surpasse ; il recrute des spécialistes capables d’analyser et d’évaluer les tendances économiques, et se fait remarquer à nouveau : dés 1937, il est promu Chef d’Etat Major avec mission d’étendre son système à tous les autres domaines… Ce sera le noyau de l’Amt III du RSHA (le bureau des renseignements intérieurs), chargé, entre autre, d’effectuer des sondages d’opinion de la population Allemande. Mais, Heydrich lui défend expressément de s’engager dans des analyses critiques du régime, quelle qu’elles soient. Ohlendorf a été choisi pour ce poste en raison de sa loyauté, et aussi parce qu’Heydrich demeure convaincu que ses talents d’économiste seront d’une utilité capitale. Heydrich, qui est en train d’opérer la fusion SD-SIPO, place Ohlendorf au SD à titre permanent...

Suite...


Dernière édition par eddy marz le Mer 16 Déc 2009, 2:25 pm, édité 2 fois
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Hellfire62 le Ven 16 Oct 2009, 11:03 am

Sujet peu commun et très intéressant pouce gri . Par contre concernant la libération des camps, il me semblait que Dachau avait ét libéré par les 42ème et 45ème divisions d'infanterie US?
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Ven 16 Oct 2009, 11:05 am

Suite:

Mais les ennuis commencent. S’érigeant contre le développement du Plan de Quatre Ans, la politique alimentaire du Parti préconisée par Walther Darré (Ministre de l’Agriculture et chef du RuSHA), et critiquant les jeunes opportunistes du NSDAP, Ohlendorf s’attire l’antipathie d’Himmler qui ignore ses rapports et le traite de pessimiste… une étiquette qui lui collera à la peau jusqu’à la fin de la guerre.

En 1939, il est promu Hauptsturmführer-SS et chef de l’Office II du RSHA. Imbu de lui-même, il se pavane comme « seul porteur du Saint Graal National Socialiste », mais ne jouit pas d’une grande popularité parmi ses collègues SS qui n’apprécient guère son arrogance et ses airs de supériorité. Tout au long de sa carrière, ses points de vue, et son refus d’adhérer à la ligne officielle du Parti lui valent la réputation d’un « monsieur-je-sais-tout intellectuel ». Otto Ohlendorf est intelligent, aucun doute là-dessus, mais il n’est certainement pas l’intellectuel qu’il s’imagine être. D’ailleurs, il s’égratigne régulièrement avec les hiérarques NSDAP, et particulièrement avec Himmler qui ne supporte plus ses « grands airs », et le considère comme un voyou… Comme Himmler, Ohlendorf a aussi un côté mystique, mais, contrairement au Reichsführer-SS, s’il s’intéresse à la Théosophie (sa sœur est une Steinerite, membre d’une société Anthroposophique), c’est de façon parfaitement superficielle.


Otto Ohlendorf; porteur du Saint Graal (Bundesarchiv)

Deux ans plus tard, le 22 juin 1941, Adolf Hitler lance l’opération Barbarossa. Sur les talons de la Wehrmacht, les escadrons de tueurs de Reinhard Heydrich déferlent en Lettonie, en Lituanie, en Ukraine, et en Biélorussie, traquant les Juifs et autres Untermenschen… Heydrich, qui n’aime pas Ohlendorf non plus, le nomme Commandant de l’Einzatsgruppe D, rattaché à la 11e Armée opérant dans le Caucase et en Crimée (voir : http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/crimes-de-guerre-et-contre-l-humanite-f18/des-einsatzgruppen-a-aktion-reinhard-t5670.htm ). Qu’est-ce qui a bien pu motiver le choix du chef du RSHA ? Son mépris pour Ohlendorf (comme ce fut le cas pour Paul Blobel du Kommando 1005) ? Ou, au contraire, la conviction de tenir là un élément idéologiquement idéal pour la tâche ? Quoi qu’il en soit, sa décision va enchaîner Ohlendorf pour toujours au destin criminel de la SS par le lien direct du sang : la participation au crime. Sa transformation, d’intellectuel, pourfendeur de la politique économique nazie, en chef d’Einzatsgruppe, est un exemple flagrant de comment les SS et le NSDAP réussirent à impliquer des « libres-penseurs » dans les assassinats de masse, et comment des hommes comme Ohlendorf devinrent des instruments de la politique raciale et génocidaire du régime. En fait, la transformation d’Ohlendorf indique à quel point la « nouvelle élite intellectuelle » allemande était en symbiose avec la politique raciale en vigueur…

De la fin juin 1941 à juillet 1942, sous son commandement, l’Einsatzgruppe D extermine 91.728 Juifs, sexe et âge confondus. Il n’est pas douteux que ces massacres – réalisés souvent dans des conditions dantesques et répugnantes – lui sont insupportables. Bien sûr, d’après ses dires, Ohlendorf fait tout ce qu’il peut pour que les opérations restent les plus propres et décentes possibles : « Au moment même où il était remarqué qu’un des hommes avait éprouvé du plaisir lors de ces exécutions, l’ordre était donné qu’il cesse d’y participer de façon permanente ». Bien sûr, pour « atténuer » les choses, on utilise des camions à gaz pour les femmes et les enfants ; et aussi pour éviter le terrible face-à-face tueur-victime « si éprouvant » pour les SS… En 13 mois, il n’assistera personnellement qu’à 3 « opérations », et uniquement pour des raisons de contrôle. Par contre, son témoignage prouve sans aucune équivoque la complicité de l’ensemble de l’appareil nazi. Interrogé par le Colonel Amen à ce sujet :

OHLENDORF : « Le concept « Einzatsgruppe » fut établi suite à un arrangement écrit entre les chefs du RSHA, de l’OKW, et de l’OKH, sur l’utilisation séparée d’unités SIPO dans les zones d’opération. Le concept apparut pour la première fois lors de la campagne Polonaise ».

COL. AMEN : « Comment savez-vous qu’un tel arrangement écrit existait ? »

OHLENDORF : « j’étais présent de façon répétée durant les négociations qu’Albrecht et Schellenberg conduisirent avec l’OKH et l’OKW. J’avais également une copie écrite de l’arrangement lorsque je pris le commandement de l’Einzatsgruppe ».

Le Colonel Amen insiste alors pour une déclaration nette et sans ambiguïtés :

COL. AMEN : « Donc, vous pouvez témoigner que les chefs des groupes armés et les commandants des Armées avaient été informés des ordres de liquidation des Juifs et des fonctionnaires Soviétiques ? »

OHLENDORF : « Je ne crois pas que l’on puisse affirmer cela de cette manière. Ils n’avaient aucun ordre de liquidation ; l’ordre de liquidation fut donné par Himmler, mais puisque ces liquidations avaient lieu dans les zones d’opérations des Armées, ils durent recevoir des ordres de fournir un soutien logistique. De plus, en l’absence de telles instructions, l’activité des Einzatsgruppen eut été impossible ».

COL. AMEN : « Avez-vous eut d’autres échanges avec Himmler, concernant cet ordre ? »

OHLENDORF : « Oui, à la fin de l’été 1941, Himmler était à Nikolaiev. Il réunit les commandants et hommes des Einzatskommandos, leur répéta l’ordre de liquidation, et précisa que les chefs et les hommes participant à ces liquidations n’étaient nullement responsables de l’exécution de cet ordre. La responsabilité était seulement sienne ; et celle du Führer ».


Einzatsgruppe D... à Vinnitsa

Personne n’est donc responsable. Les tueurs respirent ; le travail peut continuer dans de meilleures conditions. D’ailleurs, ceux qui éprouveraient des réticences, ou refuseraient de participer, s’exposeraient à une comparution immédiate devant une cour martiale SS… Ceux qui « craquent » sont relevés, voire hospitalisés, certains se suicident… Mais la plupart poursuivront leur œuvre de mort jusqu’à la fin des hostilités.

Début août 1942, laissant le cauchemar derrière lui, Otto Ohlendorf quitte les « zones d’opération », et rentre à Berlin où il reprend ses activités d’économiste et de juriste. En novembre 1943, il est nommé Directeur de Cabinet du Ministère de l’Économie et, en 1944, est promu au grade de Gruppenführer-SS et Generalleutnant de Polizei.

Mai 1945, le IIIe Reich, en ruine, capitule. Tapi au fond du bunker, et anxieux de ne pas tomber vivant aux mains des Alliés, le Führer s’est tiré une balle dans la tête fin avril. Le 23 mai, arrêté à Lunebourg, Heinrich Himmler, Grand Maître de l’Ordre Noir, se suicide, lui aussi… Le même jour, à Berlin, et contrairement à l’idée reçue, Otto Ohlendorf n’est pas arrêté, mais se rend aux Américains.

Tout semble indiquer qu’Ohlendorf pense réellement être acquitté ; il envisage même de dénicher un emploi auprès des occupants US ou UK. En effet, travaillant depuis quelques semaines au sein d’une unité de renseignement alliée, il se dénonce de son plein gré, et avoue ses crimes sans tenter de dissimuler quoi que ce soit. Sa stratégie consiste à persuader ses « nouveaux patrons » de sa profonde connaissance des arcanes du système nazi de façon à leur être utile… et ainsi éviter une inculpation – et son inévitable conclusion. D’après les notes du MI15, Ohlendorf est « très arrogant, mais très coopératif concernant les faits et détails du régime ».


Otto Ohlendorf (gauche) et Heinz Jost, de l'Einzatsgruppe A, à Nuremberg

Huit mois plus tard, son destin le rattrape. En janvier 1946, il comparaît au Procès des Grands Criminels de Guerre devant le Tribunal Militaire International, en qualité de témoin. Ce n’est qu’à partir du 8 octobre 1947 qu’il se retrouve sur le banc des accusés, en compagnie de ses complices. Toujours impopulaire auprès des ex-tueurs SS, il bénéficie toutefois d’une sorte de « popularité » auprès des Américains en raison de son « honnêteté ». En effet, il raconte tout ; les moindres détails des tueries : conditions, attitudes, problèmes techniques, problèmes psychologiques… chiffres. Il est littéralement adulé par les femmes ; certaines d’entre elles lui font même parvenir des déclarations d’amour pendant le procès…

Au terme de la procédure, à sa grande surprise, et malgré une grande combativité, il est condamné à mort et exécuté le 8 juin 1951. Outré, il montera sur l’échafaud et, quelques secondes avant que la trappe ne s’ouvre sous ses pieds, crachera au visage du bourreau…

Merci de votre attention
Eddy
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Sources :

- Trials of War Criminals Before the Nuremberg Military Tribunals Under Control Council Law No. 10, Volume IV, Washington, D.C.: U.S. Government Printing Office. pp. 3 – 4.

- Goldhagen, Daniel. Hitler’s Willing Executioners New York ; Alfred A. Knopf, 1996

- Hilberg, Raul. Exécuteurs, victimes, témoins : la catastrophe juive: 1933-1945 Gallimard, 1994

- Rhodes, Richard. Masters of Death : The SS Einsatzgruppen and the Invention of the Holocaust – Vintage Books, USA (ré-édition août 2003)

- Bayle, Dr. François. Psychologie et Ethique du National-Socialisme ; étude anthropologique des dirigeants SS – (Thèse) Presse Universitaire de France, 1953

- Arad & Krakowski. The Einsatzgruppen Reports: Selections from the Dispatches of the Nazi Death Squads' Campaign Against the Jews July 1941-January 1943

- NARA

- USHMM
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Ven 16 Oct 2009, 11:11 am

Hellfire62 a écrit:Sujet peu commun et très intéressant pouce gri . Par contre concernant la libération des camps, il me semblait que Dachau avait ét libéré par les 42ème et 45ème divisions d'infanterie US?

Bonjour Hellfire;
Si mes souvenirs sont bons, je crois que Ferencz ayant servi sous Patton, a participé à plusieurs libération de camps au sein de délégations particulières en raison de son bagage juridique...

Eddy
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Hellfire62 le Ven 16 Oct 2009, 11:39 am

Ok, merci Eddy ! pouce gri
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Yeoman 35 le Ven 16 Oct 2009, 11:43 am

Très bon article Eddy, comme toujours...
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  sukhoi le Sam 17 Oct 2009, 11:08 am

Excellent post Eddy, merci beaucoup pour le travail que cela doit représenter pour toi. pouce gri

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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Sam 17 Oct 2009, 11:47 am

Merci à vous 2;

sukhoi a écrit:merci beaucoup pour le travail que cela doit représenter pour toi. pouce gri

C'est également un plaisir, mes amis
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  navigant le Sam 17 Oct 2009, 4:17 pm

Merci eddy marz pour cet excellent article, Ohlendorf avec son visage, aurait fait un bon acteur pour interprêter les méchants dans les films.

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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Jules le Sam 17 Oct 2009, 7:02 pm

Excellent article, Eddy. Comme d'hab'. Merci infiniment.

On veut trop souvent (par peur sans doute) diaboliser ces tueurs qui sont finalement des hommes comme les autres. S'agit pas de les gracier mais simplement se remettre dans le contexte exceptionnel de l'époque.
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Sam 17 Oct 2009, 7:18 pm

Salut Jules;

Tu as raison. On diabolise les tueurs - en simplifiant - à cause d'un profond désir de se dissocier d'eux. En faisant d'eux des êtres à part, nous sommes réconfortés en imaginant qu'ils ne pourraient faire partie de notre sphère personnelle. Rien n'est plus faux; la vaste majorité de ces gens n'étaient pas des "gens ordinaires" dans le sens péjoratif du terme, mais plutôt des monsieur-tout-le-monde, pris, comme tu le remarque, dans une conjoncture pratiquement unique. Mais imaginons que des conjonctures analogues ressurgissent; combien de personnes à ton avis seraient disposées à fonctionner dans la combine ? C'est l'objet de réflexion d'Hannah Arendt dans un des chapîtres de son " Les Origines du Totalitarisme"...
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Phil642 le Sam 17 Oct 2009, 7:28 pm

eddy marz a écrit:
Merci de votre attention.

Comment pourrait-il en être autrement devant un travail aussi précis, intéressant et fouillé!

Merci Eddy
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Jules le Dim 18 Oct 2009, 3:32 pm

eddy marz a écrit: Mais imaginons que des conjonctures analogues
ressurgissent; combien de personnes à ton avis seraient disposées à
fonctionner dans la combine ?

C'est vraiment un sujet intéressant. Aujourd'hui il est impossible de savoir comment autrui aurait agi.

Cela dit, je pense savoir comment j'aurais agi.
Tiens, je mets (1 minute) l'uniforme d'un officier nazi ayant une relation directe avec la Solution Finale.
Dans mon cas personnel - il faut bien se mouiller et être franc - je me serais "tout simplement laissé aller" : en d'autres termes, je sais pertinemment (à l'époque) que mes exactions contre les Juif reflètent le Mal absolu MAIS je me cache derrière une obéissance aveugle. En gros : je crois faire le Bien par le Mal. Pis encore, j'ai l'impression que rien n'arrivera au 3ème Reich : chaque jour qui passe est un jour de plus. Donc, je profite de tout le pouvoir qui m'est donné et des avantages qui vont avec. Je vais dans la même direction que les autres.
Il est trop facile de se voir en héros d'une époque dont on a, à peine, senti le caractère "hors norme".
Tout ceci n'engage (encore une fois) que moi.
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  greg le Jeu 22 Oct 2009, 6:08 am

Très intéressant tout ça, super article. Merci.
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  oliviereweb le Mer 04 Nov 2009, 9:40 pm

Jules a écrit:Excellent article, Eddy. Comme d'hab'. Merci infiniment.

On veut trop souvent (par peur sans doute) diaboliser ces tueurs qui sont finalement des hommes comme les autres. S'agit pas de les gracier mais simplement se remettre dans le contexte exceptionnel de l'époque.

Super oui. Je suis abasourdi du travail que cela doit te générer.. mais honnêtement j'en redemande des articles comme ceuxi ci! alors quand tu auras encore le temps n'hésite pas!

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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Sam 08 Mai 2010, 11:55 am

Bonjour à tous ;

Une photo extrêmement rare d’Otto Ohlendorf « sur le terrain », lors de sa période de commandement de l’Einzatsgruppe D.



Sous la photo, le mot « Annanjew » devrait être écrit « Ananjew » - c’est une petite ville ukrainienne aux environs d’Odessa.

Il semble que l’on s’amuse ; les hommes sont entrain d’applaudir quelque chose. En arrière plan, on remarque des habitants de la région… Cette photo a-t-elle été prise pendant une « pause », lors d’une opération de tuerie ? Des victimes sont-elles contraintes à divertir leurs bourreaux ? Les personnages au fond – on distingue nettement 2 femmes (une assise, une debout derrière elle) – semblent également s’intéresser à ce qu’il se passe… Ohlendorf a-t-il regroupé ces gens en attente des directives d’Himmler concernant leur sort ? À Nuremberg, Ohlendorf raconta l’histoire d’une tribu Kalmuk au sujet de laquelle il n’était pas certain de ce qu’il convenait de faire, et fit envoyer un câble au Reichsführer-SS. La réponse arriva quelques heures plus tard sous la forme d’un ordre de liquidation. Ohlendorf exécuta l’ordre. Si c’est ce que cette photo nous montre, c’est une chose terrible…

Mais il est également possible que les personnes ne soient que des Volkdeutscher

Eddy


Dernière édition par eddy marz le Sam 29 Oct 2011, 12:37 pm, édité 1 fois
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  Jules le Sam 08 Mai 2010, 7:40 pm

C'est trop difficile d'imaginer ce qui peut faire rire autant ces assassins en "plein exercice". Mais vu le contexte on peut effectivement craindre le pire...
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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  navigant le Lun 10 Mai 2010, 10:07 am

Ils sont "capables" d'applaudir une danse et de faire exécuter les danseurs juste après.

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Re: Otto Ohlendorf : un tueur intellectuel…

Message  eddy marz le Lun 10 Mai 2010, 10:25 am

Nombre de témoignages issus des Einzatsgruppen et des unités de camps d'extermination AR rapportent que les Juifs est-Européens représentaient fréquemment - par leur façon de s'habiller, leur comportement, et par leur coutumes religieuses "bizarres" aux yeux des nazis - une source d'amusement et d'étonnement pour les SS. Ainsi, les services religieux et les chansons étaient encouragés dans certains camps pour satisfaire la curiosité des gardiens ou pour les divertir, au même titre que les évènements sportifs, concerts etc... Et puis, il fallait quand même poursuivre le "travail"... C'est une des nombreuses ambiguïtés de ce système, et aussi le reflet d'un cynisme consumé.

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