Votre avis sur un truc que j'ai écrit

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Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Kalendeer le Ven 15 Jan 2010, 1:46 am

Aloooooooooors. Y'a pas longtemps, j'ai participé à un concours de nouvelles avec un truc pas fini qui me tenait assez à coeur et que j'ai complété ensuite. Je voudrai en faire un truc vraiment bien puisqu'il s'agit d'une ébauche (ou plutôt d'une partie) de mon prochain projet de roman. Comme d'habitude, je me pose des questions de rythme et de tout le blabla avant d'en arriver à la vraie correction stylistique (donc ne vous étonnez pas, c'est un peu moche par moments), mais sur ce coup là j'ai aussi des questions historiques.

Vous allez vite le remarquer, la tournure que prend la nouvelle est uchronique... donc voilà, les petites choses que j'aimerai savoir :
-Est-ce que les informations fournies dans les passages en italique sont suffisantes/trop nombreuses/insuffisantes pour que les parties narratives soient complètement compréhensibles ?
-Pour vous, les passages en italique sont plutôt : ennuyeux, inutiles, ou le contraire ? Le ton correspond-il au reste, l'enrichit-il ou faudrait-il que je trouve une autre approche (tout en restant dans l'idée de faire une sorte de rendu-historien plutôt que rendu-écrivain ?)
-En temps que fans d'Histoire, est-ce la nouvelle vous a intriguée, plu, ou vous trouvez que c'est du gros nawak et que je devrai aller me fouetter avec une peluche d'Heydrich ?

La nouvelle :
Spoiler:
Il ne sait pas –plus- depuis combien de temps il se tient là, accroupi, nu, les pieds bleuis et les bras autour des genoux. La pièce est glaciale mais souterraine, très sombre ; une porte, avec un garde derrière, qui semble ne jamais devoir bouger ; quatre murs en chaux et puis rien. Vide. Pas de meubles autres que son corps qui gèle.

*
A. Mai 1910

Je suis né le 15 novembre 1891. Je suis le second fils de E. R., professeur de lycée, et de sa femme H., née L., tous deux de foi protestante. Aussi loin que je me souvienne, mes premières années ont été très heureuses.

Je devais commencer l'école primaire l'année de mes sept ans. Cependant, mon père a été promu directeur du lycée de A et comme il n'y avait pas d'école primaire, j'ai reçu l'essentiel de mon instruction auprès d'un précepteur. Deux ans plus tard, j'entrais à l'Ecole Latine. J'y ai passé cinq ans.

A peu près à cette époque, ma chère grand mère et mon grand père, tous deux du côté de mon père, sont décédés... aux vacances d'automne de 1907, j'ai eu l'infortune de me casser la cheville droite. Mais je fus bien soigner et à travers les occupations les plus épuisantes je n'ai jamais senti la moindre gêne. A l'automne 1908, je suis entré au Lycée Royal Moderne à G. . Les matières qui m'attirent le plus sont les mathématiques et les sciences.

Je dédie mes temps libres à mes devoirs, à la lecture et à des exercices physiques tels que faire du vélo, jouer au tennis, skier...

Mes motivations principales pour entrer à l'Ecole d'Infanterie de W. sont de pouvoir servir mon pays, de participer à sa gloire et de protéger son peuple qui est aussi le mien.

E.R

[Lettre de E. R. dit Johannes Wisla, dossier militaire.]

*

D’abord des pas, puis une voix qui claque, pas de réponse, jamais de réponse : c’est comme si le garde n’existait pas. Un grincement bourgeonne comme une fleur dans les ténèbres, projette ses pétales de lumière. Blafarde, mais qui sur le noir d’encre blesse comme un éclair. Les paupières tombent sur les yeux du prisonnier, le pétale devient rouge. C’est déjà trop intense, mais c’est mieux, et puis son corps s’est changé en glace. Lever un bras pour se protéger de la main qui frappe ? Impossible.

Il voudrait dire bonjour avec un ton narquois. Mais ses lèvres ne bougent que pour faire un faible sourire.

« Heureux de me voir, mon ami ? » demande l’Autre. Son accent bouscule tout avec de gros sabots et ricoche contre les murs, comme des galets.

Mon Dieu, mon Dieu : la fin du silence. Un soulagement qui ne devrait pas être là pointe, profondément, très profondément.
Il n’est pas heureux.
Et il n’est pas son ami.

L’autre avance et s’accroupit. Le prisonnier ouvre les yeux, oblige son regard à ne pas tomber et le monte de force, de toutes les forces qui peuvent lui rester, vers le visage de l’officier.

*
... en Août 1914. Le baraquement grouillait d'activité... du feld-grau partout. Je vais faire mon rapport à mon commandant et, tout autours de moi, je ne vois que des visages jeunes, brillants de joie, de ferveur, d'anticipation... que peut-il y avoir de plus excitant que de mener de tels hommes au combat ?

[Extrait des mémoires de E. R. dit Johannes Wisla, Tome 1, 1937]


*

C’est vrai, il est heureux. Il préfère l’Autre que rien. Même s’il sait que l’autre va sûrement le frapper, le cageoler, le pousser, l’insulter et être son ami jusqu’à ce qu’il se brise et qu’il lui dise tout. Tout, tout tout…

*

Ma chérie,
Tu ne peux pas savoir comment je me sens... à propos de ce dont je t'avais déjà parlé. Figure toi que la médaille me passe sous le nez. Je ne vais pas te dire ce que je pense de ceux qui sont là haut et qui se sont trompés de colline. Ils l'ont peut être même fait exprès pour récompenser le mauvais officier.

Félicitation à l'autre.

... je suis trop en colère. Je t'écrirais encore demain.

Ton E.

PS : Je ne suis pas jaloux.

[Dossier personnel de E. R. dit Johannes Wisla, 1916]

*

L’autre a encore échoué. Le prisonnier retourne dans sa cave froide. C’est bien ; avec le froid, ses blessures feront moins mal, quand il ne sentira plus rien. Et puis l’autre lui a donné un bout de pain, à la fin. Avec un goût de sang quand il l’a mangé, mais c’était de la nourriture. Alors ce n’est pas grave.

La porte se ferme. La tulipe s’est close pour la nuit, entraînant avec elle ses pistiles de lumière.

*

Ma chérie,
Cette fois c'est la bonne. Regarde la photo, regarde bien mon col. Ton E. est un héro, un vrai héro et tout le monde le saura. Cette fois je l'ai eue ! Ton E. sera général un jour, tu verras. [...]

[Dossier personnel de E. R. dit Johannes Wisla, 1917]


*

Il ne sait pas combien de temps ça fait. Longtemps. Sûrement longtemps.

L’Autre lui manque. Même si ça fait mal.

Il veut parler. A quelqu’un. N’importe qui. Même l’Autre. Quelqu’un.

*

Le capitaine E.R et son épouse L.R née M. sont heureux d'annoncer la naissance de leur fils M. le 24 décembre.

[Dossier personnel de E. R. dit Johannes Wisla, coupure de journal datée de 1927]



*

Froid. Si noir.

Parler.
Quelqu’un.

*

Ma chérie,
Je pense que ce que tu proposais dans ta dernière lettre n'est pas une bonne idée. Tu ne sais pas quelle agitation règne à Berlin depuis que la République a banni le parti national-socialiste. Il y a eu un attentat contre un député hier, mais tu as déjà dû en entendre parler.

Je ne pas quoi en penser. Je ne suis pas censé avoir d'opinion politique, mais il est difficile de rester neutre en sachant qu'ils vont probablement utiliser l'armée pour régler la crise. Evidemment je serai du côté de la légalité, quoi qu'il arrive.

La Leutnant K. dont je t'avais déjà parlé est une fanatique. Je t'avais déjà parlée d'elle et de son caractère. Je crois qu'elle a du sang sur les mains, c'est sans doute pour ça qu'on nous l'a envoyée. Une personne détestable.

Surtout, ne viens pas à Berlin. Je préfère que ce soit moi qui vienne vous voir.

Ton amour,
E.

[Dossier personnel de E. R. dit Johannes Wisla, 1932]



*
Silence.froid.silence.froid.pitiéquelqu’un.parler.qui ?mêmel’autre.parlerparlerseulparl

*

... à cette époque, le principal problème du premier régiment féminin de la Reichswehr -qui devint la Deutschwehr un peu plus tard dans l'année- était de recruter du personnel compétent et politiquement correct. Cette dernière donnée me mettait spécialement mal à l'aise puisque je m'estimais interdit de jugement politique. Je laissais cette tâche au Leutnant Kanzler qui se distinguait déjà l'époque par sa haine des communistes, des national-socialistes et plus généralement de tout ce qui pouvait se révéler anti républicain. Cependant, la loyauté politique de mes troupes fut telle au cours de la guerre civile -et en particulier du coup de Berlin- qui suivit que je bénéficiais de plusieurs promotions et d'une étiquette de républicain convaincu.

En 1939, lors du déclenchement de la guerre germano-bolchévique, j'avais obtenu le grade de Général de la Garde Républicaine.

[Extrait des mémoires de E. R. dit Johannes Wisla, Tome 2, 1947]


*
Pétale de lumière, rouge. Il ouvre les yeux. Une voix et, en réponse, une autre. Qui ? Le garde ne parle jamais. Ils parlent, dans une autre langue. Si froid. Parler, quelqu’un ? N’importe qui. Juste parler. Il lève la tête, oscille d’avant en arrière sur ses pieds gelés, se sent même pleurer. Parler parler parler.

Il se souvient juste, en même temps : ne pas parler des autres. Ne pas parler où sont les autres. Ne pas parler son nom.

Pour le reste. Parler. Parler. N’importe quoi, pour dire n’importe quoi.

Ils sont deux, ils entrent. L’Autre n’y est pas.

« Johannes Wisla ? »

Non, ce n’est pas lui, mais il fait oui de la tête. Celui là, c’est le nom qu’il peut dire. L’autre, ne pas dire. Ils veulent savoir l’autre, le vrai, qu’il ne peut pas dire.

« Oui. »

L’un des deux se baisse, l’attrape, le soulève. Wisla sent ses muscles se détendre sans se détendre. Ils s’étirent, permettent le mouvement, mais ils ne savent plus rien faire. Froid. Faim. Est-ce qu’ils voudront parler ? Le deuxième le prend de l’autre côté, ils veulent le faire sortir. Il a du mal, ses jambes ne veulent toujours rien, rien rien faire. Dans le couloir, ils le laissent tomber sur un banc et lui jettent des tissus, le regardent. Il les regarde aussi, puis baisse les yeux, comprend que c’est pour lui. Pourquoi ?

« Pourquoi ? » dit-il avec ses yeux et avec les lèvres, mais pas avec la voix. Il n’a rien dit, pourtant, alors pourquoi on le récompense ?

Au bout d’un moment, l’un des deux s’approche. Wisla se tend, est-ce qu’il va le frapper ? L’inconnu prend la chemise qui traîne encore sur ses genoux et l’aide à la mettre. Il n’y avait pas de piège, c’est ça qu’ils voulaient, mais pourquoi pourquoi pourquoi ? Le pantalon, il arrive à le mettre tout seul. Il a compris ce qu’il fallait faire.

Ils le relèvent et continuent dans le couloir. Le plus petit, en uniforme –ils sont tous en uniforme, tous tous tous, sauf les prisonniers, mais les prisonniers il ne les voit jamais- parle à un autre petit dans le même uniforme, derrière une table en bois. Il lui montre un papier et commence à parler très fort dans une langue que Wisla ne connait pas. Au bout d’un moment, le petit qui était debout se tourne vers lui.

« Tu vas à Moscou, fils de pute. T’es content, hein ? »

La tête du petit lui dit qu’il doit avoir peur, alors sa gorge se serre, son ventre se serre encore plus sur la boule de la faim. Mais, au fond, il ne ressent rien du tout.

*

Avons reçu ordre de tenir position sur position 214 le temps que la 4ème et la 5ème division d'infanterie se replient, avant hier, 15h... nous n'avons plus d'ordres depuis. La 4ème et la 5ème se sont-elles repliées... ai 40% de pertes dans... plus de nouvelles du QG. Subissons toujours tentatives de percées de troupes blindées.

Demandons ordres d'urgence. Devons nous toujours tenir position 214 ? ...

[Message radio du Gen. E. R. dit Johannes Wisla vers l'état major de la 2nd armée germano-polonaise, daté du 17 Juillet 1939, 16h, dossier militaire.]


*

Ils le mettent au fond d’une camionette fermée où un troisième type, à l’avant, a mis le chauffage au maximum. Il fait bon, ils l’ont mis sur un matelas et lui ont donné des couvertures et à manger. Au bout d’un moment, ils lui demandent même s’il va bien, s’il n’a pas froid, s’il a encore faim, s’il veut de la vodka. Ils ont tous l’air très inquiet, ce n’est pas normal. Est-ce qu’il va mourir ? Et puis il se rend compte qu’il s’en fiche, s’allonge et s’endort.

*
...Demandons ordres concernant position 214. Devons nous toujours tenir la position coûte que coûte ?

... QG, est-ce vous nous recevez ?

[Message radio du Gen. E. R. dit Johannes Wisla vers l'état major de la 2nd armée germano-polonaise, daté du 17 Juillet 1939, 19h, dossier militaire.]



*

Quand il se réveille, il croit qu’il est revenu dans la cave. Noir, noir noir. Puis sa peau s’éveille, et il a chaud ; ensuite, son ouïe, et il entend des mouvements autour de lui. Il a faim, aussi, mais pas autant qu’avant. Quelqu’un le secoue, doucement. Et puis lui parle, parle parle, lui parle dans sa langue.

« Wisla ? Nous descendons. Nous sommes du maquis… » Il entend le nom, ne le retient pas. Il sait juste que ce n’est pas le sien. « … on ne vous amène pas à Moscou. »

Comprendre. Comprendre, oui : les uniformes étaient faux ? Wisla se soulève sur un coude. Faux. Oui. Il se trouve lent.

« Vous venez avec nous, quand ça ira mieux on vous ramènera au maquis de la Wisla. »

La Wisla. Oui, il s’appelle Wisla, parce que c’est le nom polonais de la Vistule, et que c’est là qu’est son maquis. Alors on l’appelle Wisla. Mais ce n’est pas son vrai nom. Son vrai nom, il ne le dira pas. Jamais.

Ils sont dans une forêt. C’est sombre, c’est gris perlé par terre, c’est de la dentelle d’étoile à la place du ciel. Ils l’aident à descendre du camion, qu’ils ont volé et qu’ils disent qu’ils vont jeter dans une crevasse pour qu’on le croit mort. C’est tellement profond que personne n’ira voir et l’enquête s’arrêtera là. Wisla a froid, mais il a plein de couvertures à enrouler autour de ses épaules et on lui a donné des chaussures.

Alors, tout va bien. Et ils marchent.

*

A partir du 18 juillet, nous avons perdu tout contact avec l'armée germano-polonaise. A ce jour, les circonstances qui ont mené à ce vide total dans les ordres reçus restent indéterminées. L'hypothèse la plus plausible est que le Général de Division, croyant que nos transmissions radios étaient écoutées, aurait décidé de se reposer sur des messages à pied qui ne seraient jamais arrivés. Dans tous les cas la division que je commandais ne reçu jamais ses ordres de retraite. Le renseignement était inexistant faute d'officier qualifiés dans ce domaine. La panique régnait à tous les échelons. Nous ne nous sommes rendu compte que nous étions encerclés que lorsque le ravitaillement a totalement cessé d'arriver.

[Extrait des mémoires de E. R. dit Johannes Wisla, Tome 2, 1947]

*

Ils le mettent dans une cabane et lui donnent à manger, lui disent qu’il va se reposer. Ils sont gentils mais il ne pense rien, il ne ressent rien. Il est là et c’est tout, ils ne veulent pas qu’il sorte de la cabane car « il n’est pas bien », il a l’impression d’être dans la cave, sauf qu’il fait plus chaud et qu’ils viennent lui parler, même si ça rentre par une oreille et ressort tout de suite par l’autre, sans passer par le cerveau.

Au bout de quelques jours, il commence à avoir de la fièvre, au point qu’il ne les voit plus. Ils sont invisibles ; il est invisible. Il se lève, se sent très léger. Il veut ouvrir la porte, mais sa main n’est pas assez forte.
Alors il traverse le bois. C’est tellement simple.

Il a un grand manteau de fourrure et marche dans la neige, silencieux, fuyant, tapis dans chaque ombre. Il se glisse et quitte le campement, glisse sur la neige, s’y enfonce. Il se sent si léger, mais s’enfonce si profondément… Wisla se met à courir.

Wisla, Wisla, Wisla. Il va s’appeler Wisla, tout le temps. L’autre, il ne faut pas le dire.

Il court et tombe, s’enfonce à quatre pattes dans la neige et lève la tête, vers une arête qui se détache, grise perle, contre le ciel en dentelle d’étoiles. Et en haut, là, tout en haut, ses yeux veulent percer la nuit ; il sait, il le sent, d’un instinct invisible. Il y a là une silhouette que la nuit veut lui cacher.
Il veut se faire loup, rapace ou chat. Il veut voir, il veut sentir. Il veut que le manteau de fourrure soit sa peau –et il le devient. Voir, comme un animal –et il voit.
Sentir.
C’est une femelle. Une ourse, rousse, qui le regarde. Lui est un loup, gris, blanc, noir, aux yeux qu’il sait jaunes sans les voir.

« Tu n’es pas une bête. »

Il crogne.
Si. Je suis Wisla le loup, et je vais m’enfuir loin, très loin.

« Tu n’es pas une bête. On voudrait tous que ce soit si simple, mais on ne peut pas. »

Si. Je vais partir seul, très seul, et puis je trouverai une meute et je ne serai plus jamais seul.

Il veut partir loin d’elle. Elle s’avance d’un pas pesant, l’ourse ; il connait sa voix, c’est celle d’une femme qu’il connait. Il veut la fuir parce qu’il sait qu’elle est déjà passée par là, qu’elle saurait l’empêcher.

« Réveille toi. »

Non.
Il se retourne et s’enfuit.

*

... la création des maquis de Pologne a généralement suivit deux plans : le premier est le soulèvement des populations civiles face à l'occupation bolchevique qui suivit la grande offensive de 1939. Le second découle du refus de déposer les armes d'un certain nombre d'unités de la Deutschwehr et de la Wojsko. Les unités de la Deutschwehr concernées en priorité ont été la Garde Républicaine du Général E.R et divers unités de la SA intégrée à l'armée suite à l'Union Nationale. Dans la population civile, en proportion les juifs ont été les plus nombreux à s'opposer à l'occupation.

Dans le cas de la Garde Républicaine, formation mixte, les débris de la division se replièrent vers les grandes forêts au sud-est de leur position, là où les bolchéviques ne s'attendaient pas à ce qu'elles se déplacent. Le but premier du Général R. était la survie de ses troupes sans rédition pour attendre la contre offensive de la coalition germano-polonaise. Il prit couramment le nom de "Wisla", d'abord pour la division elle même, puis pour lui même.

En décembre 1939, les bolchéviques publièrent des affiches avec le slogan suivant : "Wisla : homme à abattre".

[Extrait des mémoires de W. Kanzler, responsable de coordination des services de renseignement interalliés à partir de 1940, Tome 2, 1972]


*

Parfois, il se sent brûler et se couche dans la neige. Mais ça ne change rien ; il voudrait quitter sa fourrure et se coucher sans peau, à vif, sur la glace. Mais ça ne change rien. Brûle, brûle, brûle ; son ancien nom et tout ce qu’il était avant.

*

A propos du caractère du Général E.R, on m'a souvent posé la question suivante : présentait-il, avant guerre, les mêmes signes que ceux qui distinguaient Johannes Wisla ? A cela, il faudrait que je réponde : quelle guerre ? La guerre civile allemande ? La guerre germano-bolchévique ?

Je ne me souviens pas avoir vu de changement majeur pendant la guerre civile, sinon dans le sens d'une politisation républicaine et d'une certaine désillusion. Toutefois il n'admettait pas que cela change quoi que ce soit à ses méthodes : E.R. estimait qu'une guerre conventionnelle devait se faire selon l'honneur, les règles de la guerre et, enfin, sans haine. Évidement ce point de vue fut radicalement modifié par son expérience en Pologne.

[Extrait des mémoires de W. Kanzler, responsable de coordination des services de renseignement interalliés à partir de 1940, Tome 2, 1972]


*

« Réveille toi. »

Elle l’écrase d’une patte large et griffue. Il voudrait se débattre, mais elle si lourde, si forte –et pourtant si rapide et si rusée. Un loup ne devrait-il pas courir plus vite qu’une ourse ? Mais elle le rattrape toujours.

« Tu n’es pas un loup. »

Si. Si. Un loup. Un loup, c’est si simple un loup.

Elle lève sa patte et la laisse retomber.

« Tu n’es pas un loup », dit-elle alors que ses griffes déchirent la fourrure.

*

A l'origine, notre maquis se composait exclusivement des membres de la garde républicaine. J'exigeais une discipline militaire, un respect total des lois de la guerre et un traitement correct des populations civiles alliées.

En somme, j'estimais que nous étions une division toujours active dans une guerre conventionnelle. Je le pense toujours.

Nous n'étions pas des partisans, pas en 1939.

[Extrait des mémoires de E. R. dit Johannes Wisla, Tome 2, 1947]


*

Sa fièvre est retombée. Il mange, il parle. On le laisse sortir de la cabane pour manger avec les autres près du feu. Il parle, il mange, il fait ce qu’il ferait s’il était avec eux, mais il n’y est pas vraiment. Quand on fait une farce, Wisla rit parce que l’humain qu’il était aurait ri. Quand on lui demande : « ça va ? » il répond : « ça va, oui », comme un homme le ferait.

Mais au fond, il connait la vérité. Il est Wisla le loup.

*

Le changement s'est fait à partir de l'hiver 1940, après ma capture.

Je crois que c'est à ce moment là que j'ai cessé de croire en Dieu.

[Extrait des mémoires de E. R. dit Johannes Wisla, Tome 2, 1947]


*

Ils l’ont ramené à son maquis. Wisla sait ce qu’ils pensent : il ne devrait plus être le chef. Il n’a pas parlé, mais il a l’air un peu toqué. Faudrait pas qu’il perde la boule au milieu d’un sabotage.

Wisla ne se laisse pas faire. Ce sont des chiens qui s’ignorent et lui, un loup. Il ne grogne pas mais ses yeux hurlent des poignards lorsqu’on s’oppose à lui. Il fait tout ce que le chef qu’il était aurait fait, parce que c’est comme ça qu’il faut le faire, même s’il y a cette vitre de glace entre ce qu’il fait et ce qu’il est. C’est nécessaire, pour rester le chef de meute.

La nuit, parfois, il rêve qu’il court dans la forêt. L’ourse n’est jamais loin, mais il apprend à l’éviter.
Quand il ne rêve pas, il pense aux ténèbres, au froid et il pleure.

*

Gen. J. : Combien de fois avez vous rencontré le Gen. E.R entre janvier 1940 et la libération de la zone où opérait ?

Ob. W. Kanzler : Quatre fois, respectivement : en février, une fois, en mars, deux fois, en avril, une fois, en juin, une fois. Plus une cinquième à la libération.

Gen. J. : Pensiez vous que le sujet présentait des troubles de la personnalité incapacitants ?

Ob. W. Kanzler : Des troubles, oui. Incapacitants, non.

Gen. J. : Quels genre de troubles ?

Ob. W. Kanzler : Il était plus froid concernant ses ennemis. Je pense que vous voyez ce que je veux dire.

Gen. J. : Voulez vous dire que c'était un psychopathe ?

Ob. W. Kanzler : Je ne sais pas. C'était sans importance à mes yeux. Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.

Gen. J. : Que vouliez vous dire ?

Ob. W. Kanzler : Il avait compris que la guerre sans haine n'existe pas et a agit en conséquences. Il n'était pas devenu fou... il est devenu lucide. Il faut juste admettre que ça fait assez mal d'abandonner tout espoir en la nature humaine.

[Extrait de l'audition de W. Kanzler, responsable de coordination des services de renseignement interalliés à partir de 1940, concernant la réintégration du Gen. E.R. dans l'armée d'active, 1943]



*

« Il va chez les putes, deux fois par semaine, à six heures. On le sait, sa chérie est avec nous. »

Il parle de l’Autre, assis sur la terrasse d’un café à l’autre bout de la place. Wisla est mort de peur, le loup s’agite : c’est un piège, un piège terrible aux dents de fer. Mais ça, son visage refuse de le révéler à Sasha.

Sasha continue : « Ce soir, il va encore y aller. Je propose qu’on se fasse un truc à quatre, tu vois : lui il monte avec elle, nous on le choppe quand ils rentrent et tu le crèves. »

Wisla ne veut pas. C’est trop de risques pour rien.

Sasha ajoute : « Il faut qu’on le fasse. Ce type est un monstre, il passe son temps à torturer des nôtres. »

Même. Si c’est pas lui, ce sera un autre.

Sasha dit encore : « Si tu ne le tues pas, tu continueras à crier la nuit ! »

Wisla n’a rien à dire.

Sasha : « Tu es partant ? »

Wisla ne répond pas. Ni oui, ni non.

Sasha : « Ce soir. J’ai un couteau. »

Wisla aussi. Sasha lui propose une cigarette à l’opium en attendant. Il peut même en fumer deux en même temps, ça agira plus vite. Wisla accepte, le loup s’agite, et puis se calme quand la fumée envahit sa bouche.

Ce soir.

*

J : L'URSS vous accuse de crimes de guerre. Qu'avez vous à dire à ce sujet ?

Dep. Johannes Wisla : J'ai fait mon devoir.

J : Vous n'avez jamais commis de crime pour le faire ?

Dep. Johannes Wisla : On ne peut pas faire de guerre sans crimes. J'ai fait ce qui devait être fait.

J : Est-ce que vous avez des regrets ?

Dep. Johannes Wisla : Je ne regrette rien.

[Extrait d'une conférence de presse au Parlement de l'Union Européenne, député polonais Johannes Wisla, 1952]



*

C’est un deux pièces : des chiottes avec évier et une chambre avec lit, point. Ils attendent dans les chiottes que la fille, Emilia, le chauffe assez pour qu’il ne les entendent pas approcher. Pour passer le temps, ils font semblant de ne pas entendre les « han », les « ah », les choses plus gutturales et les râles qui traversent des murs trop fins. Faudra qu’ils fassent attention à ce qu’il ne crie pas.

Ca rigole dans le couloir. Bon.

La porte s’ouvre. Attention, retraite contre la cuvette. Le loup trouve que ça pue, mais Wisla a encore un peu d’opium entre les deux oreilles. Sasha a raison. Il va le buter, et le buter bien, le regarder dans les yeux. Au tour de l’Autre d’avoir peur. Mais Wisla va le faire proprement, lui. C’est un loup, pas un homme, les loups sont propres, rapides. Insensibles. A ce moment là, Wisla a conscience de n’être pas tout à fait un loup : une ombre de dégoût flotte au fond de sa gorge.

« Ah », « han », lit qui grince des deux côtés, maintenant. Une chaussure fait « clac » en tombant, vide, sur le vieux parquet. Wisla fait glisser ses pieds en dehors de ses propres godasses. Ce sera moins pratique pour prendre appui, mais aussi plus silencieux.

Le parquet grince ; Wisla et Sasha sont toujours dans les toilettes. Wisla jète un œil entre le bord de la porte et l’embrasure : l’Autre est debout, apparement occupé à se faire appliquer des préliminaires bucaux. La position est parfaite parce qu’il leur tourne le dos, à deux mètres à peine.

Sasha pousse la porte. Heureusement elle ne grince pas ; Wisla se demande surtout ce que cette porte fait là vu son utilité. Mais ce n’est pas important : il avance un pied. Les chaussettes ne font qu’un frottement doux et pratiquement inaudible. L’Autre râle. C’est bien, il couvre les bruits de ses prédateurs.

Le loup contre le rat.
Il en a le cœur au fond de la bouche, là où il faut enfoncer les doigts pour bien vomir.

Un instant, l’Autre se fige ; est-ce qu’il les a entendu, ou se contente-t-il de finir sa besogne ? Wisla se détend soudainement et ses deux mains se plaquent contre la bouche de l’officier, avant de partir en arrière. Sasha choppe les jambes. Emilia, elle, saute sur le lit pour le faire grincer.

Ils le traînent dans les toilettes. Wisla a décidé de l’égorger au dessus de l’évier, comme un porc, en le regardant à travers le miroir qui surplombe la vallée d’émail. Il retire une main et fouille pour le couteau ; Sasha a lâché les jambes pour tenir les bras. Wisla lève la lame. L’Autre se tortille, joute des pieds, glisse mais ne pense pas à crier avant que, par réflexe, Wisla lui fracasse la tête contre le rebord de l’évier. Sonné mais pas mort ; qu’importe, la tête termine dans la cuvette.
Les jambes se débattent de nouveau. Pas grave, Wisla enfonce, enfonce, même si ses yeux ne sont pas d’accord et s'encombre de flous, même si sa gorge et son ventre veulent vomir.

Rapidement, l’Autre ne bouge plus.

C’est bien. C’est mieux comme ça. Sans voir son visage. Même si c’était pas mon ami.

L’Autre se relève.

Salope de proie. Fait exprès pour qu’on le relâche, pour qu’il puisse relever la tête et, dans un grand « ah » étouffé par sa propre inspiration, soulager ses poumons.

Salope de proie. Le couteau retrouve la main, Wisla balance le corps de toute sa force contre le mur d’en face. Couteau : main gauche. La droite s’écrase sur la bouche. Le couteau, entre deux côtes.

L’Autre le regarde ; puis il ne le regarde plus, même si ses poumons crachent une dernière fois, que le sang déborde les lèvres et coule entre les doigts.

Wisla recule.
Le corps s’affaisse.

Bonne proie. La proie est morte.

Sasha : « On s’en va. »

Non. Ils sont des soldats, il ne peuvent pas laisser ça comme ça. Déjà, les copains de l’Autre pourraient croire que c’est Emilia qui l’a buté. Wisla a du sang plein les mains.

Sasha : « T’as qu’à signer avec, si ça te chante. »

Ca le chante. Un grand W qui suinte au dessus de la tête de la proie. Le lit grince toujours, mais moins vite. Wisla s’en tape.
Sasha le force à passer ses mains sous l’eau. Après, ils sortent tous les trois par la porte de devant, sans que personne ne fasse attention à eux : juste deux soldats en uniforme russe et une pute. Wisla a fermé son manteau sur les tâches rouges de sa veste.

Des proies, tous des proies. Et Wisla, ce sera leur prédateur.

Un loup. Le loup des hommes.

Sa fourrure frissonne de bonheur sous sa peau ; ses lèvres se laissent sourire de tous ses crocs. Loup, loup loup…

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Re: Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Psychopompos le Ven 15 Jan 2010, 10:20 am

Pas mal. Tout n'est pas clair en ce qui concerne l'uchronie proprement dite, mais ce n'est pas forcément un inconvénient.
Question con : qui est cet "Autre" ?
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Re: Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Zek le Ven 15 Jan 2010, 11:15 am

C'est pas mal du tout ! Concernant les passages en italique, ils sont parfaitement compréhensibles et leur longueur me paraît bonne dans le sens où tout n'est pas dévoilé mais plutôt suggéré au fil de la lecture. Je trouve que c'est un bon procédé.

PS : être historien et écrivain n'est pas forcément contradictoire, surtout quand on utilise des personnages fictifs (mais le sont-ils vraiment) dans une trame tout aussi fictive....

A part ça : pouce
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Re: Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Kalendeer le Ven 15 Jan 2010, 2:05 pm

Wisla n'est "fictif" que parce que cette version de l'Histoire n'est pas celle du personnage d'origine pouce Par contre l'Autre n'est pas associé directement à un vrai personnage historique, même s'il pourrait très probablement l'être vu le peu de précisions qu'on a sur lui... c'est un officier lambda du NKVD, même si dans ma tête il a un visage. Dans le cas de la nouvelle lui en donner un n'était pas très important. Wilhelmina Kanzler n'a jamais existé, ni sous ce nom, ni sous son vrai nom... en fait E. Johannes "Wisla" R. est le seul perso qui a existé, au point que son premier passage est une traduction avec quelques coupures et un ajout d'une lettre qu'il a réellement écrite.

D'ailleurs, je donne un cookie virtuel à celui qui me dit qui est Wisla, sachant que "Johannes" faisait partie de son nom d'origine et que toute information datée d'avant 1930 est "vraie".

Zek : Disons que parfois, les écrivains violent un peu trop l'Histoire pour plaire aux historiens (qui s'en plaignent quand les enfants ne sont pas beau, comme aurait dit Dumas). Je suis de ceux qui pensent que quand on dévie de l'Histoire il faut que ce soit bien fait et bien présenté, sinon on fait de la SF ou de la Fantasy et on la laisse tranquille. Vwala.
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Re: Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Psychopompos le Ven 15 Jan 2010, 2:28 pm

Kalendeer a écrit:D'ailleurs, je donne un cookie virtuel à celui qui me dit qui est Wisla, sachant que "Johannes" faisait partie de son nom d'origine et que toute information datée d'avant 1930 est "vraie".

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Re: Votre avis sur un truc que j'ai écrit

Message  Kalendeer le Ven 15 Jan 2010, 10:38 pm

pouce

Bon, faut dire que c'est assez évident, y'en a pas trente six qui ont ces initiales. Par contre, au moment où commence la nouvelle, ils n'ont déjà plus grand chose en commun, plutôt en défaveur de la version-Wisla d'ailleurs

Merci de vos réponses, je vais m'attaquer aux corrections de style et de langue !
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