Je vais essayer de vous présenter quelques personnages méconnus de la résistance en France. Il s'agit d'émigrés de Russie arrivés en France après la Révolution de 1917 qui, entrés dans la vie religieuse, se sont consacrés, dès 1940, à des actions de sauvetage de juifs ou de personnes persécutés par les autorités nazies en France.
P. Dimitri Adreïevitch KlépinineIl naquit le 14 avril 1904 à Piatigorsk dans le Caucase. Il est le fils d'Andreï Nikolaïevitch Klépinine, architecte et de Sophia Alexandrevna Stépanova, pédagogue de formation. Atteint d'une grave pneumonie dès son plus jeune âge, il restera longtemps affaibli et marqué par cette apprentissage de la souffrance. Lors de la Révolution, sa famille est installé à Odessa où sa mère est enseignante et s'occupe d'oeuvres caritatives pour les pauvres de la ville. Cette action la sauva lors de son arrestation par la Tchéka, la police politique que dirige Félix Dzerjinski, grâce au témoignage d'une jeune tchékiste qui la connaissait.
Quand Odessa se retrouve occupée par l'Armée Blanche, il s'engage comme simple matelot sur un navire marchand et réussit à retrouver sa famille à Constantinople. En 1921, la famille Klépinine rejoint la Serbie et s'installe dans la banlieue de Belgrade et fréquentent "l'Arche" qui allait devenir "Cercle des Etudiants Orthodoxe". Avec le cercle, Dimitri fait la connaissance du P. Alexeï Nelioubov et de Mgr Benjamin (Fédtchenkov). L'année 1923 marque un déchirement pour Dimitri avec le décès de sa mère, ce qui le rapproche aussi de l'Eglise Orthodoxe.
En 1925, Dimitri s'inscrit à l'Institut de Théologie Orthodoxe Saint-Serge, récemment fondé à Paris. Son principal directeur est le P. Serge Boulgakov.
Dimitri termine l'Institut en 1929 et reçoit une bourse pour parfaire sa formation au Séminaire de Théologie de New York. Il y étudie les écrits de Saint Paul. il se rend ensuite à Bratislava afin d'aider le P. Sergueï Tchéverikov. En 1934, Dimitri revient à PAris où il exerce divers métiers afin de de gagner sa vie comme manoeuvre, laveur de carreaux ou cireur de parquets. En même temps, il participe aec zèle à l'Action Chrétienne des Etudiants Russes (ACER). D'octobre 1938 à l'automne 1939, le P. Dimitri officie à Ozoir-la-Ferrière, puis est nommé recteur de l'église du foyer fondé par Mère Marie (Stobkov), rue de Lourmel à Paris. La famille Klépinine s'y installe, avec la petite Hélène, née peu auparavant. L'une des activités du P. Dimitri est de visiter les hôpitaux psychiatriques, à la recherche des Russes oubliés de tous.
En juin 1940, les Allemands arrivent à Paris. Des Russes sont arrêtés et envoyés au camp de transit de Compiègne. Rue de Lourmel, un "Comité d'aide aux détenus de Compiègne" fut organisé, envoyant des colis alimentaires aux prisonniers. Le P. Dimitri y célébrait régulièrement des offices d'intercession pour la Salut de la Russie.
Puis les persécutions contre les Juifs commencèrent. Quand elles s'intensifièrent en 1942, il s'avérait que les certificats de baptême pouvaient jouer un rôle déterminant. Le P. Dimitri n'hésita pas et bientôt, sa paroisse se vit grossir bientôt de quatre-vingt nouveaux "fidèles". Quand ses autorités lui réclament la liste des nouveaux membres de sa communauté, il refuse de la leur fournir soupçonnant des "pressions extérieures".
Avec la situation devenant de plus en plus critique, le foyer de la rue de Lourmel devient très vite un refuge où l'on cache de nombreuses personnes dans l'oratoire.
Mais le 8 février 1943, la Gestapo fit une descente rue de Lourmel. Durant la perquisition, on trouva dans la poche de youri Skobtsov un billet d'une femme juive à qui Youri portait des colis alimentaire. Elle y priait le P. Dimitri de lui fournir un certificat de baptême. La Gestapo s'empara des papiers du Père et de S.V. Medvedeva, leur intimant l'ordre de se présenter à ses bureaux dès le lendemain. Ils emmènent le jeune Youri en otage, déclarant qu'il serait libéré quand sa mère, absente ce jour-là, se présenterait à son tour.
Conscient de ce que pouvait signifier une telle convocation, le P. Dimitri célébra une liturgie dès l'aube. Aussitôt après l'office, il partit avec S. Medvedeva au siège de la Gestapo. Là, un officier de la Gestapo dénommé Hoffmann, qui avait accumulé des preuves sur l'aide apportée aux Juifs par le P. Dimitri et M. Marie, se mit à interroger le prêtre. Il fut étonné quand le prêtre lui dit franchement tout ce qu'il avait fait.
- "Vous aidez les Youpins?
- J'aide les Juifs.
- Si nous te relâchons, promets-tu de ne plus aider les Juifs?"
- Je ne puis vous promettre ceci ; je suis chrétien et je dois agir comme tel."
Hoffmann, incrédule, frappa le P. Dimitri à la face et lui cria :"Comment oses-tu dire qu'aider ces cochons est un devoir chrétien".
Le P. Dimitri retrouvant son équilibre et montrant sa croix pectorale lui dit :"Et ce juif là, vous le connaissez?" Il fut de nouveau frappé.
Finalement, Hoffmann fit ramener le Père à l'avenue Lourmel, afin d'arrêter à son tour M. Marie et de conclure l'enquête. "Votre pope s'est condamné lui-même", dit Hoffmann en revenant à Lourmel.
Dès son retour, Mère Marie se présenta à la Gestapo, mais Youri ne fut jamais libéré. Subirent le même sort Y.P. Kazatchkine, Théodore Pianov et A.A. Viskovski qui travaillait aux cuisines du foyer.
L'Action Orthodoxe fut interdite et tous ses membres, après un mois de détention à Romanville, dirigés sur le camp de Compiègne.
En décembre 1943, les prisonniers furent transférés à Buchewald, puis dans le sinistre "Tunnel Dora" où l'on creusait les usines souterraines destinées à la fabrication des V2. Malgré sa mauvaise condition physique, le P. Dimitri continuait à consoler tous ceux qui perdaient courage. Refusant de profiter des quelques privilèges que lui donnaient sa nationalité française, il arracha le "F" cousu sur son vêtement, le remplaçant par la marque des prisonniers soviétiques afin de pouvoir partager le sort beaucoup plus rude imparti à ses compatriotes. Au cours d'un appel interminable par un vent glacial, le P. Dimitri prit froid et contracta une pleurésie. Il mourut le 9 février 1944.
Source :
http://exarchat.org