Petite histoire ...... d'infirmiere . Une drôle d'infirmière

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Petite histoire ...... d'infirmiere . Une drôle d'infirmière

Message  bigbasketeur le Lun 06 Aoû 2007, 8:45 pm

- Voila , on parle souvent d'infirmiere désagrable , lisée plutot ctte histoire que je vous narre :


Contrairement
aux habitudes feutrées du service, elle a surgi un matin
avec un « Bonjour ! » tonitruant. Nous savions qu'une
infirmière à mi-temps devait arriver ce matin là.
En soi, l'événement était sans surprise.
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La
Maison de Retraite où se déroule mon histoire, bâtie
juste après la guerre, était beaucoup trop grande
et abritait en permanence presque quatre cents vieillards, hommes
et femmes, répartis en quatre pavillons, autour d'un jardin
d'arbres et de pelouses. Au rez-de-chaussée, les pièces
communes et le restaurant occupaient presque tout l'espace ainsi
qu'un long couloir où les personnes valides, assises sur
des fauteuils, côte à côte, et silencieuses très
souvent, demeuraient là des heures, l'oeil vague, fixant
les jardins.

Les
premiers étages abritaient les chambres de nos pensionnaires
et le dernier étage, le plus triste, donnait asile aux personnes
grabataires. Celles ci ayant perdu toute autonomie, ne descendaient
plus à la salle à manger. Leurs repas et leur soins
étaient donnés par les aides soignantes, leur toilette
était faite dans leur lit.
[/size]
A
chaque étage, une pièce était réservée
à l'équipe soignante , la tisanerie ,pour s'asseoir
un peu, s'offrir un café et bavarder cinq minutes.

Notre
nouvelle recrue se présenta selon les meilleurs usages. Nous
fîmes de même et durant quelques jours la mise au courant
du travail nous occupa les unes et les autres. Notre « petite
nouvelle » était une personne de cinquante ans, un
peu moins peut être, un peu grande et un peu lourde, un peu
boudinée dans sa blouse, le cheveu coupé court, le
visage rond, l'oeil très malin, le tout éclairé
le plus souvent d'un sourire radieux.

Elle
eut droit d'emblée à toute la sympathie de l'équipe
soignante y compris celle de nos deux patrons qui faisaient chacun
une visite par semaine dans notre établissement.

Et pourtant, comment dire ça, nous avons tout de suite compris
qu'elle n'était pas une très bonne infirmière...
En tout cas, pas dans le sens habituel.

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D'abord,
elle n'avait pas travaillé depuis de longues années.
Depuis le temps de ses propres études, le métier avait
beaucoup changé. Les connaissances strictement techniques
s'étaient considérablement élargies. Nous étions
plus rapides car nous étions plus jeunes et notre mémoire
était excellente.

]Elle
a toujours demandé notre aide pour des interventions inhabituelles
en prétextant avec un grand éclat de rire qu'on ferait
ça bien mieux qu'elle. Et sans qu'elle l'ai demandé,
on lui a demandé de nous laisser faire les pansements délicats,
car les siens étaient à refaire toutes les demi heures.

A quoi pouvait bien nous servir une pareille collègue ? Je
puis dire à peu près sans mentir : à tout le
reste.

Tous les matins les aides soignantes de tous les étages de
cette grande baraque nous téléphonaient les principales
difficultés du jour. Ici une fièvre, là une
indigestion ; ailleurs des larmes, des disputes, une déprime,
et des rouspétances partout et toujours. A ce moment là,
vers neuf heures environ, notre Lucienne, j'avais oublié
de vous dire son nom, préparait les fiches sacro-saintes,
la table roulante avec l'assortiment de médicaments, de coton,
compresses, désinfectants habituels ; elle partait et on
ne la revoyait pas avant midi.

Cette grande tournée du matin, c'était vraiment son
truc. Elle voyait indifféremment les malades et les bien
portants, les aides soignantes , les kinés, et même
les visiteurs à l'occasion. Sa voix la précédait
partout : les grand-mères l'entendaient arriver à
leur étage. Et pas seulement sa voix, son rire également.
Lucienne échangeait d'abord les nouvelles du jour avec les
premiers rencontrés, s'asseyait sur un lit ou sur une chaise
à la tisanerie, acceptait un café, lisait les titres
des journaux, toujours à haute voix, se levait, entrait dans
les chambres, embrassait, serrait de vieilles mains noueuses, arrangeait
des cheveux blancs avec ses grandes mains d'accoucheuse. Le reste
se faisait très tranquillement : petits soins, température,
prévention des escarres. En quelques semaines elle connaissait
leurs noms et leurs prénoms, elle inventait des sobriquets
rigolos, regardait les photos des petits enfants ou du mari disparu.
Chacun lui racontait un moment de sa vie, à l'occasion, peut
être enjolivée ou aggravée mais qu'importe.
Elle savait faire instinctivement ce que les médecins de
famille font si bien : donner l'impression à l'autre qu'on
a tout son temps, et ce n'était pourtant pas le cas : quatre
pavillons logeant quatre cent personne, même si on ne voit
pas tout le monde chaque matin, c'est une course d'endurance. Elle
repartait chez elle, souvent en retard, et elle nous disait : «
tant mieux, si mes garçons voient l'heure tourner, ils vont
se remuer les fesses pour préparer le déjeuner et
je n'aurai plus rien à faire ! ».

En décembre, elle a entrepris de décorer deux ou trois
salles du rez-de-chaussée pour Noël. Un bon curé
qui faisait partie de nos pensionnaires lui a servi d'arpète.

Ils ne se quittaient plus d'une semelle revêtus tout deux
de la longue blouse des frères Ripolin. Ils ont peint à
la gouache des surfaces imposantes juchés sur des escabeaux,
les ont inondées de couleurs éclatantes. Le mur est
devenu un but de promenade, les grands pères critiquant le
nombre et la position des feux du sémaphore et les incorrections
de perspective des bateaux à l'horizon. C'était la
première fois qu'elle réussissait à mettre
les Grands pères dans son jeu. Ils étaient moins bavards,
plus pudiques que les femmes. Plus touchants aussi. Mais moins rigolos,
d'après Lucienne. « Tu comprends avec les grands- mères
je ne m'ennuie jamais » disait elle « tous les jours
elles ont un nouveau problème, une plainte, une jérémiade
». « ou elles ont perdu leurs papiers ,ou leur voisine
a laissé leur lampe allumée exprès la veille
au soir ou on leur a donné du maïs à manger comme
à des poules, etc. ... dans la mesure où elles sont
enquiquinantes elles sont aussi passionnantes ».
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Pour
la visite des patrons qui avait lieu dans le grand bureau nous présentions
un à un les pensionnaires malades avec un résumé
de leurs plaintes. Et, avant l'arrivée de Lucienne, cette
visite, sérieuse et silencieuse, n'avait aucun caractère
comique particulier. Mais, bientôt, le climat des visites
se modifia. Un jour que l'un de nous annonçait les deux chiffres
de la tension de notre patient : « 14/8 » on entendit
distinctement une voix qui disait : « coulé »
comme pour une bataille navale. C'était si inattendu, qu'il
fallu attendre un large sourire sur le visage du médecin,
pour, discrètement nous tenir les côtes. Une autre
fois, le patron ayant parlé de la maladie de « Launois-Bensaude
» Lucienne, avec une désinvolture incroyable dit :
« S'il vous plaît, monsieur, qu'est-ce que c'est que
la maladie de Machin Chouette ? » Gros succès, une
fois de plus. Ou alors, elle arrivait à la visite avec des
pendants d'oreille en faux diams de sept centimètres de long
empruntés à une grand mère trop contente d'être
complice de ce mauvais coup. Ses réparties sauvaient quelquefois
la mise à un employé. Dans l'ascenseur, un matin,
le médecin qui nous accompagnait lève les yeux vers
le plafond. Notre regard suit machinalement le sien et nous découvrons
ensemble une traînée de taches marron dont l'origine
ne fait aucun doute malgré notre étonnement. Surprise
suivie d'un profond silence. Et, rompant le silence, Lucienne dit,
presque admirative : « Un acrobate ! » et le fou rire
général étouffe toute vélléité
de punitions de qui que ce soit.

Je
n'arriverai jamais à faire comprendre pourquoi cette grande
bâtisse de vieillesse, d'ennui ,de solitude, et de mort dont
je ne parle pas ici mais qui flotte en permanence, oui, pourquoi,
en quelques mois était devenu vivable, humaine et presque
heureuse.

Trois
ans. Cet épisode si particulier a duré trois ans.
Avec la complicité souriante d'une surveillante d'une intelligence
rare. Après elle, comme il arrive toujours, une autre est
venue irréprochable sur le plan professionnel, mais incapable
de comprendre ni de supporter notre sympathique phénomène.
Je crois qu'elles ont essayé de cohabiter pendant un mois
ou deux, puis de s'éviter dans toute la mesure du possible.
La situation a duré quelques semaines encore comme ces vieilles
liaisons amoureuses qui n'en finissent pas de finir. Mais le coeur
n'y était plus. C'est exactement ça : le coeur n'y
était plus. Un jour, Lucienne est partie, par la même
porte qu'elle avait franchie trois années auparavant, mais
cette fois elle lançait : « au revoir », et pourtant,
nous ne l'avons jamais revue.
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