Bonjour à tous ;
Un article un peu dense (et un peu long), mais intéressant, je pense (j’espère). Comme d'habitude, les sources sont en fin d'article. Je voulais entrer un peu dans les arcanes de la conduite de
Reinhard Heydrich dans son rapport avec la « Solution Finale ». Ce n’est pas une chose aisée car non seulement Heydrich était, par nature et par nécessité, un personnage secret et manipulateur, mais l’opération à laquelle il donna son empreinte et élan initial était elle-même « secret d’État », et donc peu documentée. Il suffit de savoir que malgré son agacement devant tant d’efficacité et d’audace,
Himmler ne le considéra jamais comme un rival ; au contraire, il semble s’être appuyé sur les prodigieux talents technocratiques de son subordonné afin de mettre en place la tâche qui lui fut assignée par le Führer, et à laquelle son nom demeurera éternellement lié. Quant à Heydrich, même si nous ne connaissons pas réellement les détails de tous ses agissements, ses réunions, ses conclusions personnelles, nous pouvons être certains que tout ce qui porte la marque du SD dans l’affaire qui va suivre, porte également sa trace…
La SS fut l’exécutante du plus grand crime contre l’humanité à ce jour, aucun doute ne subsiste à ce sujet. Par conséquent, durant de nombreuses années, et plus particulièrement la période 1946-1960, la quasi-totalité des chercheurs, des participants, et des témoins, ont considéré que l’idée de l’
Endlösung der Judenfrage, ou « Solution Finale du Problème Juif », revenait à
Heinrich Himmler et
Reinhard Heydrich. Il semblait impossible que les auteurs de ce crime incommensurable n’eussent envisagé son éventualité avant que la décision fût prise… Pourtant, cette conclusion ne repose sur aucune preuve concrète. Il semble en effet impossible que le Reichsführer-SS et le chef du SD aient pu envisager, organiser, et mener à bien une opération de cette gravité et de cette ampleur à l’insu, ou sans l’ordre formel d’
Adolf Hitler. Grâces aux recherches plus récentes, et notamment celles de Gerald Fleming, Christopher Browning, et Raul Hilberg – pour ne citer qu’eux, nous pensons aujourd’hui en savoir un peu plus :
Comparaissant, en août 1946, à Nuremberg, l’ex-juge et Sturmbannführer-SS
Konrad Morgen soutient que les centres d’exterminations n’étaient pas administrés par la SS. À la surprise générale, il affirme avoir été, pendant la guerre, transféré par Himmler des Tribunaux Militaires SS à la KRIPO afin d’enquêter sur la corruption et le vol dans les camps. En automne 1943, instruisant dans le district de Lublin, Morgen rencontre le Polizeihauptmann
Christian Wirth (Inspecteur des centres d’extermination AR) qui lui fait des révélations inouïes :
«
Tout d’abord, je pensais que les explications de Wirth étaient absolument fantastiques, mais à Lublin même, j’ai vu un dépôt de Wirth. […] Déjà son étendue – il y avait une énorme quantité de montres amoncelées – m’a prouvé qu’il se passait là des choses épouvantables. […] je n’ai jamais vu autant d’argent, surtout d’argent étranger, toutes sortes de monnaies, de tous les pays du monde ».
Les tueries ont donc bien lieu, mais il y a autre chose… Morgen découvre des informations classées top secret. Devant la Cour Alliée, il affirme avoir personnellement vus les ordres transmis à Christian Wirth et certifie que ces derniers ne provenaient pas des services d’Himmler, mais directement de la Chancellerie du Führer (KdF), et étaient signés
« Blankenburg » (
Werner Blankenburg, chef de la Section 2A du KdF). Ce témoignage est le
seul indice désignant la véritable origine du programme d’extermination. Il désigne la Chancellerie… et donc
Adolf Hitler.

Werner Blankenburg (USHMM)
Le Führer a rendu l’image du « père » à une Allemagne orpheline, brisée et humiliée par le Traité de Versailles et le cataclysme économique de 1923. Il lui a rendu vigueur et enthousiasme, et restitué son « honneur », une notion digne de tous les sacrifices ; et celui qu’il va exiger d’elle n’aura aucune limite. Comme tout régime totalitaire, le nazisme propose – en premier lieu – une nouvelle image de l’Homme. Ses prétentions révolutionnaires ne se bornent pas uniquement à la reconstruction de l’État ; il préconise non seulement de nouvelles lois, de nouveaux principes, et un changement de relations sociales, mais appelle l’avènement d’un «
Homme Nouveau ». Contrairement aux grandes révolutions du passé, le nazisme ne vise pas à changer les choses, mais à changer les gens ; il ne vise pas à changer les structures, mais à changer la vie elle-même. Enivrées par cette promesse de renaissance, les foules applaudissent, convaincues d’êtres à l’aube d’un nouvel « âge d’or »…
Mais, une fois au pouvoir, Adolf Hitler, guide infaillible, et petit-bourgeois étriqué tout à la fois, tombe le masque. Ce qui, durant les « années de luttes », n’était qu’obsession nauséabonde tapie au fin fond de ses cellules remonte à la surface sous forme de programme politique secret. L’ex-agitateur se mue en Moloch qui, au nom de cette renaissance, va imposer et déclancher une frénésie homicide apocalyptique sans précédent. Plus que ses préjugés bornés, que sa soif de revanche, et son nationalisme exacerbé, son antisémitisme prend des dimensions pathologiques, viscérales – où s’entremêlent une haine hors norme, des sentiments réprimés de saleté, d’humiliation, de lâcheté (voir
Mein Kampf). Pour lui, les
Untermenschen Juifs forment une maladie répugnante qui dévore le monde, exploitant ses ressources, polluant son sang et sa moralité. Et le temps presse ; Hitler sait qu’il n’a que quelques années devant lui… Dix, quinze tout au plus. La solution doit donc être radicale ; pas de sentimentalisme déplacé, car personne après lui n’aura le courage de réaliser cette « œuvre immense ». Jugé à Nuremberg,
Hans Frank, ex-Gouverneur de Pologne, déclare : «
à un moment donné, lors de leurs entretiens privés, Hitler a certainement ordonné à Himmler d’exterminer des peuples entiers ». Comment le Führer s’y est-il pris pour convaincre le « fidèle Heinrich » de franchir la ligne ? Quels mots furent utilisés ? Nous ne le saurons jamais…
Himmler n’est pas comme Hitler ; même s’il n’existe qu’à travers lui, même s’il lui voue une admiration sans bornes, il n’a pas le « cœur noir » de son idole. Personnage complexe et complexé, s’il jette toute son énergie organisatrice dans la réalisation du crime, son antisémitisme est resté – malgré sa teinte nazie et malgré ses discours radicaux – celui de l’antisémitisme petit-bourgeois « institutionnel » des 18e et 19e siècles. Pour lui, les Juifs restent des êtres humains ; profondément nuisibles, inférieurs, parasites, certes, mais humains tout de même. Et sa « terrible » tâche, accomplie dans un sentiment de « sacrifice de soi », lui crée de sérieux problèmes de conscience dont il ne réussira jamais à se défaire totalement. Tout en perfectionnant la machine de mort, tout en essayant de donner l’image de « l’homme fort », il cherche simultanément à s’en dissocier, répétant inlassablement à qui veut l’écouter qu’il a agi «
selon la volonté du Führer »…
Mais qu’en est-il de
Reinhard Heydrich ? Heydrich ne s’intéresse qu’au pouvoir, au pouvoir total ; il est l’apôtre de la performance… L’homme SS idéal. Il imagine très bien le Reich Millénaire sans Hitler et sans Himmler, mais pas sans lui. Bien sûr, Heydrich doit tout, son statut et sa fulgurante ascension, au Reichsführer-SS ; obligatoirement, une estime mutuelle, et une certaine forme d’amitié, lie les deux hommes. Mais Heydrich est un technocrate, et un battant ; les perpétuelles tergiversations, doutes, rêveries néo-Templières, et bavardages
völkish, de son mentor l’exaspèrent au plus haut point.
Lina Heydrich, quant à elle, méprise profondément « les Himmler », et plus particulièrement
Marga Himmler qu’elle déteste, et ne nomme, en privé, que par sa taille de culotte (50 environ)… Certes, Heydrich est antisémite, mais, à l’instar d’Himmler, son antisémitisme est aussi de souche institutionnelle. Les Juifs sont des parasites et des Untermenschen, au même titre que les Slaves ou les Tziganes, mais il n’entretient pas – malgré les avanies de sa jeunesse – de haine pathologique à leur égard… S’ils ont pu, jadis, représenter pour lui une honte sociale, sa progression vers les sommets de la hiérarchie nazie l’a dissocié de tout ressentiment personnel inutile, sentimental, et inefficace. Les Juifs ne seront jamais pour lui qu’une masse de chair sans âme, sans existence juridique, qu’il convient de détruire selon les directives « hygiéniques » du Reich.

Reinhard Heydrich; 1934 (Bundesarchiv)
La SS est donc l’exécutante, mais pas l'initiatrice… Bien entendu, la conception eugéniste nazie, qui consiste à nier aux Juifs une appartenance à l’humanité, n’est pas étrangère à la SS ; les sombres rêves Teutoniques de supériorité raciale, d’aryens aux yeux bleus, et la vision darwinienne de lutte pour la vie, ont plus de succès à la Schutzstaffel, ordre d’élite, que dans les autres formations NSDAP. Reste que la « Solution Finale » est en contradiction totale avec l’attitude adoptée depuis le début par la SS, qui défend l’idée d’une expulsion massive des Juifs hors des frontières allemandes. L’antisémitisme vulgaire du NSDAP n’est pas le fait des SS. Les intellectuels du SD – pourtant bien acquis aux idées nazies – n’apprécient pas les techniques expéditives, la fureur raciste, et les écarts de langage du Parti. En juin 1935, Das Schwarze Korps, la gazette SS, déclare ouvertement : «
Cet antisémitisme de bas étage ne peut que nous nuire, et nuire à la réputation de l’Allemagne ». Pour les cadres SD, il s’agit de trouver une solution raisonnable…
En 1934, la vague de terrorisme antisémite orchestrée par le Parti se calme. En été 1935, revenant d’un voyage au Moyen-Orient, l’Untersturmführer-SS
Leopold Von Mildenstein publie un article sur les perspectives d’une Palestine Juive. Von Mildenstein – intimement lié à des chefs Sionistes – pense qu’une émigration Juive vers la Palestine serait réalisable avec l’appui de la SS. Himmler donne son accord. Sous la férule d’Heydrich, Von Mildenstein crée, au sein du SD, la direction II-112 des Affaires Juives. Mais, Von Mildenstein prend à son service un obscur Scharführer-SS du nom d’
Adolf Eichmann… Dix mois après la création de « son » service II-112, Von Mildenstein, incommodé par la surveillance continue des sbires d’Heydrich, quitte le SD. Eichmann reste en place.

Adolf Eichmann, en 1940 (USHMM)
Le « valet » Eichmann passe maintenant toutes ses nuits à apprendre des notions d’hébreu, à lire (péniblement)
L’État Juif de Theodor Herzl, et entretient des contacts suivis avec de nombreux groupes sionistes, dont la
Hagannah, et ira même, le 3 octobre 1937, avec la bénédiction d’Heydrich, au Caire rencontrer un de ses dirigeants, le Juif Polonais
Feivel Polkes. Mais Eichmann et l’Oberscharführer-SS
Herbert Hagen (successeur de Von Mildenstein) se rendent compte du dilemme créé par la position
« pro-sioniste » du SD : d’un côté on prête son appui à l’émigration Juive en Palestine, de l’autre on craint que cela ne deviennent le prétexte pour la création d’un état Juif…
Eddy
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